La Bande Cadet – Les Habits Noirs – Tome VIII

Chapitre 18Salon Jaffret

 

Et en vérité, la grave assemblée au milieu delaquelle s’introduisait Mme Jaffret, portant hautdans sa robe de moire et, maniant résolument son large éventail, nejurait pas trop avec ces fiertés héraldiques. Le blason des bâtardsdu dernier roi catholique de l’Angleterre n’avait pas à se voilerdevant la réunion moitié noble, moitié bourgeoise qu’ilprésidait.

Il n’y avait là-dedans que le maître du logis,le pauvre bon Jaffret des petits oiseaux, pour avoir l’air d’unintrus.

Les autres faisaient bien. Tout le mondeconnaît la belle tenue du notaire, pris en général ; il estmeuble meublant au sein des chaumières comme dans les palais, mêmequand l’âge ou quelque joli trait de dévouement n’a pas encore faitfleurir à sa boutonnière la rose de l’honneur.

Or, maître Souëf (Isid.) était décoréabondamment. On eût taillé un nœud de cravate dans l’ampleur de sonruban rouge. De plus il possédait une physionomie qui mariait avecun rare bonheur l’innocence de l’enfant de chœur à la mystérieusemajesté qu’on prête aux pontifes de la religion druidique. Sescheveux blancs auraient honoré Charlemagne dont la tombe se voit àAix-la-Chapelle, son linge éblouissait jusqu’à lafascination ; bref, tout en lui (même le coton qu’il avaitdans les oreilles) imposait à la fois l’amour et le respect.

Or, remarquez que de tels notaires ne sont pasrares. Parmi nos confrères il en est qui ont insulté parfois lenotariat. Je les désavoue du haut du culte attendri que j’ai voué àces fonctions lucratives, dont le nom est synonyme de décence, depropreté, de discrétion, et qui ne mènent plus jamais au bagne,quoi qu’en dise la calomnie.

Le bagne a d’ailleurs été supprimé.

J’ai placé maître Souëf le premier parce qu’ilétait le plus beau, mais les autres hôtes du salon Jaffret avaientaussi leur valeur. Le Dr Samuel était là : sévère élégance,laideur puissante et transfigurée par le succès. Il atteignaitalors à l’apogée de la vogue qui mit à ses pieds pendant dix ans letroupeau des malades nobles et millionnaires.

Nul n’avait, nul n’a jamais eu le secret desdissipations étranges qui engloutissaient les gains énormes de cethomme. Il vivait en stoïcien, il touchait par an les émoluments dequatre ministres, la Bourse ne connut jamais de joueur plus heureuxque lui, et il courait après dix écus comme un clercd’huissier.

Auprès de lui était une des reines de lagrande vie parisienne, sa cliente et son amie,Mme la comtesse Marguerite du Bréhut de Clare, dontnous avons déjà plusieurs fois prononcé le nom.

Il faudrait un volume pour raconter, même enabrégé, le prodigieux roman qui fut l’histoire de celle-là[4]. Nous dirons seulement qu’à la suited’aventures où sa vaillance et son génie l’avaient servie bien plusencore que le hasard, partie d’un niveau inférieur à la pauvretémême, elle s’était élevée lentement, laborieusement, frayant saroute d’un bras vigoureux, mais impitoyable, monnayant son espritcharmant et sa beauté sans rivale jusqu’au jour où elle étaitentrée par la bonne porte, dans cette maison quasi royale de Clareen épousant le Breton Joulou du Bréhut.

Son ambition n’était pas encore assouvie.

Assise plus haut, elle voyait plus de choses,et tout ce qu’elle voyait, elle le voulait.

Elle tenait le haut bout dans ce salon où lesnobles souvenirs abondaient, mais où l’élément bourgeois avaitaussi sa place, comme elle l’eût tenu dans le plus fier hôtel de larue de Varennes. Celle-là était grande dame par grâce supérieure,comme on est poète en dépit de tout, quand Dieu le veut.Incessu patuit dea, disait déjà Virgile, qui nesoupçonnait pourtant pas encore le faubourg Saint-Germain.

Pourquoi nier le charme puissant desdéesses ? Vous avez tous vu dans ces orgueilleux équipages,dont les chevaux dansent la pavane le long de la rue du Bac, desduchesses qui auraient gagné cent pour cent à changer de tournureavec leur cuisinière, et vous vous êtes dit : « Larace n’est qu’un mot. »

Ce n’est pas vrai. Le mot recouvre une chosesplendide, mais rare.

Certes, je connais aussi bien que vous lafemme d’un duc qui est vilaine depuis la plante de ses pieds platsjusqu’à la racine de ses rudes cheveux ; elle ne sait nimarcher ni parler ni sourire, sa voix est commune, son ton désolantet la façon blasphématoire dont elle porte la toilette des joliesfait songer à ces farces de Londres où la grosse gaieté anglaiseaffuble de soie et de velours la femelle du sanglierdomestique.

Je ne dis pas non, mais voyez auprèsd’elle : voici quelque chose de digne et de riant, une de cesfiertés françaises, si hautes et si gaies qu’on en a le cœurépanoui. J’ignore le titre qu’elle porte celle-là : moi je lanommerais la reine. Tout le monde l’adore, même ceux qui ne saventpas pourquoi. Elle impose, elle charme, elle attire ; elle atous les parfums qui sont de la femme et un autre qui n’appartientqu’aux dieux : l’ambroisie.

C’est la Race.

Pas plus que vous je ne saurais définir ceteffluve subtil mais je vais vous en dire un des plus curieuxcaractères que j’ai découverts en cherchant bien :

Celles-là n’ont pas besoind’oser.

Et quoi qu’elles osent pourtant, si folle quesoit leur audace, nul ne s’étonne.

Et l’on se demande, ah ! c’est là quej’ai deviné le divin talisman ! Quoi qu’elles osent, on sedemande comment elles n’osent pas encore davantage !…

Marguerite, comtesse de Clare, était de cesélues qui ne sauraient jamais trop oser. Sa généalogie ? Je netiens point cet article-là, et nous ne parlons pas chevaux. C’estau faubourg Saint-Germain que j’ai rencontré la Race dans toute safleur ; je dis cela, je ne dis pas autre chose, et je suismême forcé d’avouer que je n’ai pas eu vent de la présence d’aucunancêtre de Marguerite à la croisade.

Elle avait tout ce qu’on prête si facilementaux vraies grandes dames ; l’abandon décent, le naturel quenul art ne remplace, la simplicité, mère de toute gloire, elleétait belle à faire extravaguer les poètes, elle était jeune, mêmeauprès de l’opulente jeunesse de mademoiselle Clotilde, quis’asseyait en grande toilette à son côté !

Et qui était belle aussi, mais autrement, etqui portait avec une grâce un peu farouche ses brillants atours defiancée.

Elle avait, cette Clotilde, sous la profusionde ses cheveux brun doré, un front exquis et des yeux largementombrés dont le regard éclatait de franchise. Ses paupières, en cemoment, étaient à demi baissées, montrant la longueur recourbée etsoyeuse de ses cils.

Autour de ses lèvres, plus fraîches qu’unefleur, jouait un sourire étonné : étonné peut-être de secontraindre.

C’étaient deux beautés vaillantes. Margueriteavait fait ses preuves, Clotilde ne devait pas attendre longtempsdésormais l’occasion de combattre.

Elles causaient ensemble à l’instant oùMme Jaffret, sortant du cabinet de son mari, rentradans le salon, ou plutôt la comtesse Marguerite parlait tout bas ettrès vivement à Clotilde, qui écoutait avec toutes les marquesd’une profonde attention.

Pendant cela, le reste de l’assemblée,composée de gens fort respectables d’apparence, et dontquelques-uns même, femmes et hommes, devaient occuper assurémentdans le monde des positions distinguées, entourait M. le comtede Comayrol, expliquant l’absence forcée de M. Buin etracontant avec détails l’audacieuse évasion qui avait eu lieu cesoir même.

Maître Souëf, assis tout seul auprès de latable où le contrat attendait depuis si longtemps, consultait dedeux en deux minutes une superbe montre qu’il portait les joursd’accordailles pour encourager les cadeaux, et manifestait avecgravité l’excès de son mécontentement.

Adèle vint droit à lui et lui dit avec un peude sécheresse :

– Les causes du retard me sont connues,mon cher monsieur, ne vous impatientez pas.

Maître Souëf rougit comme un homme qui senourrit de décorum et qu’on prend en flagrant délitd’inconvenance.

– Ce n’est pas pour moi, balbutia-t-il,mais je me mettais à la place de la famille…

Adèle avait déjà fait un crochet pour aborderle groupe dont M. de Comayrol était le centre.

– Ce pauvre cher Buin ! dit-elle, unsi brave homme ! Et toujours à son poste ! Figurez-vousqu’il était chez nous lors de l’événement ! Et justement, ilnous racontait que le condamné avait des protections bienétonnantes.

– Dans l’administration ?

– Ou même plus haut,peut-être ?…

– Mon Dieu ! un peu partout.

– Je viens de causer avec un employé dela prison, et c’est ce qui vous fera excuser mon absence. Buin esttout à fait un ami de la maison ; sans les circonstances quinous rassemblent ici, M. Jaffret serait certainement chez luià l’heure qu’il est pour le consoler et lui offrir sesservices.

– Ça ne fait pas de doute, appuya le bonJaffret, d’un air timide et cherchant à lire la pensée de sa femmedans ses yeux.

Adèle poursuivit :

– L’employé me racontait… On ne sait pasjusqu’où va l’adresse des coquins ! Il y avait plus de centpersonnes autour de la porte, dix employés, quatre gendarmes et lereste ; eh bien, on a déguisé le drôle au milieu de tout cela,et il a passé à travers la foule en criant sa proprecondamnation.

– Ça, c’est joli, dit Comayrol.

Maître Souëf, qui voulait se réhabiliter àtout prix, fit un pas vers le groupe et répliqua :

– Voilà comme nous sommes, nous autresFrançais ! Il s’agit d’un meurtrier qui échappe à la justice,et nous disons : « C’est joli ! »

Adèle lui envoya un geste d’énergiqueapprobation et quitta le groupe pour aller vers la comtesseMarguerite. En chemin, le Dr Samuel, qui se tenait à l’écart etfeuilletait un album, l’arrêta par la manche.

– Tout va bien, lui dit Adèle, je suiscontente.

Le Dr Samuel reprit son occupation et Adèlejoignit la comtesse, à l’oreille de qui elle répéta :

– Tout va bien, ma toute belle, je suiscontente.

Mme la comtesse de Clarel’interrogea d’un regard perçant, qu’Adèle soutint bravement endisant :

– Je tiens tous les fils de nosmarionnettes. Rien ne m’échappe. Vous verrez bientôt !

Puis, s’asseyant sur un coin de chaise, elleajouta :

– Avez-vous déjà parlé à la chèreenfant ?

– Oui, certes, répondit Marguerite quipassa un de ses bras autour du cou de Clotilde et l’attira vers sonbaiser : ce n’est pas d’aujourd’hui que nous nous aimons, nousdeux, n’est-ce pas, ma belle chérie ?

Clotilde souriait doucement.

– Qui ne vous aimerait ?murmura-t-elle.

– Cependant, reprit la comtesseMarguerite, je ne lui ai pas encore tout dit. Je veux être biensûre avant de prononcer le grand mot.

– Sûre de quoi ? demanda Clotilde,dont les beaux yeux interrogèrent avec une curiosité sereine.

Marguerite sourit et répondit par cette autrequestion :

– Savez-vous que j’aurais l’âge d’êtrevotre mère, mon enfant ?

– Oh ! fit Adèle, il n’y a que vouspour vous permettre de pareilles coquetteries. Vous avez l’âged’être belle, chère comtesse.

– La plus belle ! ajouta Clotildeavec une franche admiration. Adèle lui caressa la joue d’un gested’aïeule et murmura :

– Est-ce que nous n’avons pas un petitpeu d’inquiétude, nous ?

– Non, repartit Clotilde qui jouait avecune paire de magnifiques pendants d’oreilles en diamants montés àl’antique dont l’écrin ouvert était sur ses genoux : c’étaitle cadeau de noces de la comtesse.

– Pourtant, repritMme Jaffret, ce retard… Ce serait bien un peu lecas d’être inquiète, à moins que vous ne sachiez…

– C’est cela ! interrompit Clotildeen souriant : je sais qu’il viendra !

Les cookies permettent de personnaliser contenu et annonces, d'offrir des fonctionnalités relatives aux médias sociaux et d'analyser notre trafic. Plus d’informations

Les paramètres des cookies sur ce site sont définis sur « accepter les cookies » pour vous offrir la meilleure expérience de navigation possible. Si vous continuez à utiliser ce site sans changer vos paramètres de cookies ou si vous cliquez sur "Accepter" ci-dessous, vous consentez à cela.

Fermer