Le Cavalier Fortune

Chapitre 21Où Fortune demande un miracle à Zerline.

Un quart d’heure s’était écoulé. Maître Rafféavait repris son siège, et Fortune se tenait toujours debout.

– J’étais un tout petit garçon en ce temps-là,dit le premier valet de chambre ; comme tout cela nousvieillit ! Feu M. le duc a eu tort de ne pas te laisserquelque chose dans son testament, car son fils est la fleur despois, il n’y a pas à dire non, mais il n’attache point ses chiensavec des saucisses. Voyons, mon enfant, quel rêve as-tu fait ?T’es-tu figuré que nous allions te donner de quoi roulercarrosse ?

– Oh ! dit Fortune bonnement ; pasle moins du monde. Je vais à pied, tout au plus à cheval.

– Tu as jusqu’à sa voix ! fit observerRaffé ; seulement un peu plus mâle, et cela ne nuit pas. Disce que tu veux.

– Pas grand-chose, allez, répliquaFortune ; j’ai pensé : mon frère ne me reconnaîtrapas…

– Chut ! interrompit Raffé : jamaisce mot-là mon frère !

– J’ai pensé encore, poursuivit Fortune :M. Raffé m’aimait bien autrefois…

– Pour cela c’est vrai.

– Et il avait bon cœur.

– Certes un cœur d’or ; mais le tempspasse et j’ai bien de la besogne. Dis ce que tu veux.

– Je voudrais simplement un habit ; unhabit complet par exemple !

– De moi ?

– Non, de mon frère.

– Chut ! fit encore Raffé.

– Vous comprenez, j’ai envie deparaître ; l’habit fait le moine, quoi qu’en dise le proverbe,et il me semble que si j’étais galamment accoutré, je percerais montrou tout comme un autre.

– Palsambleu ! mieux qu’un autre !s’écria Raffé, et bien des gens, à ta place, demanderaientdavantage.

– Moi, dit Fortune nettement, je ne demandeque cela.

Raffé se leva et gagna une armoire située àl’autre bout de la chambre.

Il ouvrit l’armoire, qui était unporte-manteaux et contenait une demi-douzaine de vêtementscomplets.

– Viens ça, dit Raffé, qui était en vérité bonprince, regarde et choisis.

Fortune avait reconnu du premier coup d’œil,parmi les défroques, le costume que M. de Richelieuportait la veille, en quittant la petite maison de laVille-l’Évêque.

– Je prends celui-ci, dit-il en ledésignant.

– Eh bien ! mon fils Raymond, répliquaRaffé en riant, tu n’es pas maladroit. Il est frais comme une rose,et c’est ce matin que je l’ai apporté de Saint-Germain-en-Laye.

– Alors, je puis le prendre ? demandaFortune.

– Tu peux le prendre, et grand bien tefasse.

Fortune décrocha le costume : pourpoint,veste et chausse ; il en plia les diverses pièces sur unmeuble et se mit à en faire un paquet.

– Je suis sûr, dit Raffé, que tout cela vat’aller comme un gant, quoique tu sois un peu plus vigoureusementmusclé que M. le duc. Veux-tu que je lui demande avec celadeux ou trois cents pistoles pour t’aider à faire figure ?

– Non, répliqua Fortune, les habits mesuffisent, et je vous dis grand merci, mon bon monsieur Raffé. Dureste, une bonne action est toujours récompensée : vous êtesattaché à votre maître, n’est-ce pas ?

– La belle question !

– Eh bien ! vous lui avez épargné cematin deux grandissimes coups d’épée.

– Hein ! fit le valet de chambre, vousdites ?

– Je dis deux grandissimes coups d’épée :un de M. de Courtenay d’abord…

– Oh ! oh ! s’écria Raffé, je leconnais, celui-là !

– Et il n’y va pas de main morte ! ajoutaFortune en riant.

– Est-ce que tu sais l’histoire, petitcoquin ?

– Oui, je sais l’histoire de la Bastille.

– Mais l’autre coup d’épée, demandaRaffé ; qui l’aurait donné ?

– Moi, répondit Fortune.

– Comment ! toi ! s’écria Rafféindigné.

– C’eût été seulement, répliqua Fortune, à moncorps défendant, je vous l’affirme, car le souvenir du vieux duc metrotte toujours dans la mémoire : mais on a beau être sujet àces accès de sensiblerie, quand un chien enragé rôde autour dulogis, il faut l’assommer : n’est-ce pas votre sentiment,monsieur Raffé ?

Celui-ci revint s’asseoir à son bureau, et seremit à trier sa correspondance.

– Mon sentiment, répliqua-t-il en lorgnantFortune du coin de l’œil, est que tu as de qui tenir, et que tu neserais pas longtemps avant de perdre le respect.

À ce moment, Comtois annonça d’un tonému :

– Trois dames ! toutes les trois pourM. le premier la nièce du bailli, la petite de l’Opéra, etMme la conseillère !

– Mon cher monsieur Raymond, dit-il, chacun asa fierté, et nous vivons dans un drôle de temps. Vous voyez que leloisir me manque pour continuer cet entretien ; je vous dis aurevoir et vous souhaite bonne chance.

– Et moi, mon bon monsieur Raffé, réponditFortune, je déclare, en vous quittant, que je reste votreobligé.

Ils se saluèrent mutuellement avec la plusirréprochable courtoisie, et Raffé ajouta :

– Comtois, fais sortir ce jeune homme par legrand escalier et arrange-toi de manière à ce qu’il ne rencontrepas ces dames.

Fortune reprit sa route par la rueSaint-Honoré. Il ne pesait pas une plume, et ceux qui le voyaientpasser si joyeux, pouvaient croire qu’il venait de faire une raflecopieuse à la loterie Quincampoix.

Sans se détourner, cette fois, ni perdre uneminute en chemin, il revint tout droit à l’Arsenal, dont les abordsprésentaient une animation inaccoutumée.

Il y avait des carrosses qui stationnaient surle mail d’Henri IV ; des cavaliers allaient et venaient lelong du quai des Célestins, et, chose singulière ; deux outrois groupes, entièrement composés d’exempts, regardaient tout cemouvement d’un œil paisible.

À l’arrivée de Fortune, ce ne fut qu’un exemptde plus, car notre cavalier portait toujours cet honorable costume,quoiqu’il eût sous le bras la peau d’un duc.

Il entra dans la cour où descendait l’escalierqui menait chez Zerline, et trouva encore des exempts dans cettecour.

Il y en avait jusque dans l’escalier.

– Un bonheur ne vient jamais seul, pensa-t-ilen grimpant les escaliers quatre à quatre ; quelque chose seprépare pour aujourd’hui même, c’est sûr, et au lieu du pauvrepetit traquenard sur lequel je comptais, c’est dans un brave piègeà loup que je vais prendre les deux jambes de M. leduc !

Comme il frappait à la porte de Zerline, lebattant s’ouvrit, et il se trouva face à face avec un exempt…

Celui-ci se recula, un peu décontenancé, etmurmura :

– Voilà un gaillard que je ne connaispas !

– Il est des nôtres, monsieur le comte,repartit vivement Zerline : c’est le cavalier Fortune, l’hommequi a rapporté les traités de Madrid :

– Ah ! peste ! fit celui qu’onappelait M. le comte, un jeune homme adroit et courageux, à cequ’il parait. MM. de Pont-Callec et de Goulaine, quil’ont vu chez la Badin, lors de son arrivée, m’ont déjà parlé delui. Mais Mme Delaunay m’avait dit que M. de Richelieu etlui se ressemblaient comme deux gouttes d’eau. Mettez-vous un peuau jour, mon camarade, s’il vous plaît ?

Fortune se prêta de bonne grâce à cettefantaisie de M. le comte qui reprit, après l’avoirexaminé :

– Il y a quelque chose, mais c’est plutôt unegoutte de lait et une goutte de vin.

– Où est le lait ? demanda Zerline enriant :

– Vous me trahiriez auprès du duc, repartitM. le comte. Au revoir, jeune homme ; faites bien votredevoir aujourd’hui, et demain vous aurez du foin dans voshottes.

– Qui est celui-là ? demanda Fortune,quand M. le comte eut descendu la première volée del’escalier.

– C’est M. de Laval, répliquaZerline ; comme qui dirait l’Arlequin en chef de notre troupe.C’est lui qui doit conduire M. le régent et le conduireprisonnier en Espagne.

– La peste ! s’écria Fortune en sefrottant les mains, et c’est aujourd’hui qu’il fera cela ?

– Aujourd’hui même. En êtes-vous,cavalier ?

Fortune prit un air contrarié.

– J’aurais bien voulu, dit-il, mais c’estimpossible. Je suis une affaire qui peut mettre un million dansvotre ménage.

Zerline ouvrit de grands yeux.

– Mauvais plaisant ! fit-elle.

– Je n’ai jamais parlé plus sérieusement,reprit Fortune ; demain, vous vous éveillerez veuve oumillionnaire.

– Comment ! veuve ? s’écriaColombine.

Fortune lui raconta en quelques mots le marchéque le trop généreux La Pistole avait conclu avec Chizac en faveurd’elle-même, Zerline, et les jumeaux à naître.

Zerline avait les larmes aux yeux, mais elleriait comme une folle.

– C’était mon oreiller ! s’écria-t-elle.A-t-il pris cela pour des jumeaux ? Je m’étais déguisée enmère Gigogne pour lui inspirer le respect. Ah !cavalier ! de Paris à Rome, je défie bien qu’on trouve ungarçon plus bête que lui ! Mais quel cœur, et comme il a del’esprit à sa manière ! S’il était là… mais tenez, je vaisvous embrasser à sa place.

Dans le paroxysme de son attendrissement, ellese jeta au cou de Fortune, qui dit :

– Seulement, arrêtez-vous là et ne me battezpas !

– Oh ! cavalier ! s’écria Zerline,en essuyant ses yeux, je vois bien que le monstre m’a calomniée. Sivous saviez que de misères il m’a faites ! C’est par sa fauteque je suis la servante d’une servante… Mais nous n’avons pas letemps de causer beaucoup et on peut nous interrompre d’un instant àl’autre. Que voulez-vous de moi aujourd’hui ?

– Je veux d’abord qu’on ne vienne pas nousinterrompre, répliqua Fortune, en poussant le verrou de la ported’entrée ; ensuite, je veux que vous vous surpassiezvous-même : il me faut tout bonnement un chefd’œuvre !

Ce disant, il jeta son paquet sur latable.

Zerline adroite et curieuse, le défit en unclin d’œil.

– Oh ! oh ! murmura-t-elle eninterrogeant sa mémoire, je suis bien sûre d’avoir vu ces rubansquelque part. Il sont d’un goût parfait, et la nuance dufrac ; attendez donc.

Elle se baissa rapidement, et approcha sesnarines du velours, qu’elle flaira avec une sorte degourmandise.

– Jésus-Maria ! s’écria-t-elle, c’est duRichelieu ! du vrai !

– Première qualité, acheva Fortune ;futée comme vous l’êtes, ma commère, je parie que vousdevinez !

– Non, répondit Zerline, je ne devine point.Dites.

– Eh bien ! reprit Fortune, puisqu’ilfaut vous mettre les points sur les i, tout le monde prétend que jeressemble à ce mauvais sujet de Richelieu…

– Comme une goutte de vin à une goutte delait.

– Il ne s’agit donc que de changer le vin enlait pour rendre la ressemblance complète, et c’est précisémentvotre état, ma chère Zerline.

Celle-ci secoua la tête d’un air mutin.

– Il s’agit d’une baronne pour le moins ?interrogea-t-elle. D’une comtesse, peut-être ? D’unemarquise ?

– Mieux que cela, répondit Fortune ; ils’agit, ma foi ! d’une duchesse !

– Bravo ! s’écria Zerline, qui riait detout son cœur. M. de Richelieu nous fait justementaujourd’hui l’école buissonnière. Il refuse, lui aussi, de serendre à notre assignation, à cause de sa fameuse gageure, qui doitse vider ce soir.

Le front de Fortune s’était rembrunilégèrement.

– Ce soir, répéta-t-il, c’est vrai.Mettons-nous donc, s’il vous plaît, en besogne. Cette fois ce n’estplus une ressemblance qu’il faut, car il s’agit de tromper des yeuxexercés ; nous aurons les propres habits de M. le duc, jevous demande un miracle : il faut que dans ces habits vousmettiez le duc lui-même !

– Asseyez-vous là, cavalier, dit Zerlinepiquée au jeu ; nous allons vous arranger tant et si bien quedans une demi-heure vous pourrez, si vous le voulez, escalader lefameux balcon de l’hôtel de Condé ou entrer au Palais-Royal parl’armoire aux confitures !

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