LA FAUNE DES ROUTES
Ce printemps dernier, allant à Grenoble, parles Grands-Goulets, nous fûmes arrêtés, à quelques kilomètres, audelà de Pont-en-Royans, par un troupeau de deux mille moutons,qu’on menait dans les hauts pâturages, et qu’il nous fallut suivre,pas à pas, jusqu’au Villard de Lans. En ces régions difficiles, oùles routes, souvent dangereuses, toujours étroites, très raresd’ailleurs, ne se croisent presque jamais, où un carrefour est unscandale, impossible de traverser une telle masse. Les pâtres,disons-le, ne mettaient aucune complaisance à nous faciliter lepassage. Ils s’amusaient même beaucoup de notre déconvenue. Ilss’en seraient amusés bien davantage, s’ils avaient su que des amisnous attendaient à Grenoble, et que, pour nous être arrêtés troplongtemps, dans Valence, devant l’infortuné Émile Augier, deMme la duchesse d’Uzès, nous étions fort en retard.Peut-être le savaient-ils, car les pâtres savent tout, étantsorciers.
Suivant l’exemple de leurs maîtres, leschiens, visiblement, encourageaient le troupeau à ne pas se garer,et, à leur mauvaise volonté, vraiment humaine, ils ajoutaient lajoie, humaine aussi, de se tourner, de temps en temps, vers nous,et de nous insulter par un aboiement. Tel le charretier, le douxcharretier des belles routes de France, qui, ayant placé savoiture, comme une barricade, en travers du chemin, ne livre lepassage que pour se donner le plaisir de vous lancer un outrageobscène, qu’accompagne presque toujours un fort claquement defouet : geste imbécile, purement animal, grâce à quoi ilespère effrayer, faire s’emballer et culbuter, comme un cheval,l’automobile ; grâce à quoi aussi, il s’imagine – ce quisoulage sa haine – qu’il nous a cassé « la gueule ».
Jamais je ne pestai autant que ce jour-là.
La machine retenue grondait, chauffait, fumaithorriblement, et, malgré un copieux graissage, je n’étais pas sansinquiétude au sujet des cylindres.
J’ai, pour les animaux, une tendresse deneurasthénique et de misanthrope. Leurs souffrances me fonthorreur. Mais je crois bien que j’eusse foncé, de toute la force denos quarante chevaux, dans le troupeau, et fait une bouilliesanglante de ces moutons, si je n’eusse prudemment réfléchi qu’unetelle opération entraînait, pour la machine et pour nous, desérieux dommages. Je me contentai de lâcher les cris sauvages de lasirène. Criminellement, je me disais que les bêtes seraient prisesde panique et que, affolées, bondissantes, sautant, pêle-mêle,par-dessus les parapets, elles rouleraient au fond des précipices,où le torrent les emporterait… Adieu ! adieu !
Il n’en fut rien.
La sirène et ses plus stridents, ses plusdéchirants appels, multipliés par les échos de la montagne,demeurèrent sans effet sur des animaux, habitués sans doute à deplus terribles bruits d’avalanches.
Alors, je pris le parti plus sage deregarder.
On eût dit que ces deux mille moutons seportaient et que leur masse, qui bêlait lamentablement, étaitsuspendue. Elle ne bougeait qu’aux bords, ne semblait même pastoucher terre de ses milliers de pattes fragiles… Cependant leurpiétinement faisait, sur le terrain, le bruit d’un roulementcontinu de tonnerre. Je remarquai aussi que ce fracas imite de loinle ronflement d’une auto pas très bien mise au point.
Les troupeaux de moutons ont, avec l’auto, uneautre ressemblance ; ils soulèvent autant de poussière etdégradent autant les routes.
Ceux-là se défendent par leur masse, qui estun obstacle infranchissable, comme une inondation, une coulée delave qui marche… une ruée de pierres qui tombe…
Dans certains pays, le Nivernais, leBourbonnais, le Morvan, l’Auvergne, la Bretagne, les routes sontdes écuries, des bergeries, des porcheries, des étables, desbasses-cours, des clapiers, tout ce que vous voudrez, sauf desroutes. Parfois, elles remplacent aussi l’aire des granges. Noncontents d’y faire camper et gambader leurs bêtes, les paysans yinstallent leurs machines. Un jour, en Auvergne, nous fûmes arrêtéspar une batteuse mécanique et ses accessoires qui barraient laroute, en toute sa largeur. Les paysans refusèrent de nous livrerpassage. Et ils s’interrompirent de travailler, pour nous regarderen riochant.
– Vous n’avez pas le droit d’arrêter lacirculation, dis-je…
– J’avons l’droit d’battre l’blé… oùqu’ça nous plaît…
– Battez-le chez vous, dans la cour devotre ferme.
– Ça nous encombre… Et puis nous sommeschez nous ici… D’où qu’vous êtes, vous ?
Un autre, les bras passés entre les dents desa fourche, ricana :
– Il n’est p’tête seulement pas dudépartement…
Un troisième dit :
– Allons… passe-nous la gerbe…
Et ils se remirent au travail… Avaient-ils luBarrès ?
J’avisai un vieil homme que, à sa barbichemilitaire et à la plaque qu’il portait au bras, je reconnus pourêtre le garde champêtre… Il avait écouté ce dialogue, sans riendire, en hochant un peu la tête… Je le sommai de faire sondevoir.
– Bien sûr… bien sûr !… fit-il…J’vas vous dire, mon cher monsieur… Ces gens-là ont raison… Fautbien qu’ils battent leur blé, ces gens-là… ha !… ha !…ha ! L’blé, c’est la nourriture du pauv’monde…
Il ne voulut pas entendre nosprotestations.
– Tenez, mon cher monsieur… Redescendezjusqu’au pays… Prenez à droite… et puis encore à droite… au coind’un petit café… Rémongeat, qu’on l’appelle…, le café Rémongeat…oui… Et puis vous suivrez tout droit… À deux kilomètres, p’têtetrois… vous verrez un lavoir, sus vot’gauche… Prenez à droite dulavoir… Et puis toujours tout droit, jusqu’à la route… L’cheminn’est point trop bon… il n’est point trop mauvais, non plus… Il estcomme ça… quoi !…
Il nous fallut bien en passer par là…
– Toujours sus vot’droite !… répétale garde champêtre, pendant que nous faisions marche arrière… Y apas à s’tromper…
Le chemin était affreux, hérissé de culs debouteilles, encombré de cailloux coupants… J’y laissai deuxpneus.
Le paysan n’a pas encore compris, necomprendra probablement jamais que les routes ont été construitespour qu’on y circule d’un point à un autre. Il s’imagine, de bonnefoi, peut-être, qu’elles ne sont faites que pour lui, pour lesdifférents besoins de son exploitation et les services de sesélevages. Les gendarmes, les gardes champêtres, les agents voyers,les maires, les préfets et les ministres se l’imaginent aussi. Ilest donc bien entendu qu’on doit y rencontrer, comme dans l’archede Noé, toutes les bêtes de la création, et leur fumier.
Excellent terrain d’observation pour unchauffeur qui a du loisir, et qui veut étudier ce quej’appellerai : la faune des routes…
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Rien de plus divers que la façon des animauxde se comporter au passage des autos. Elle instruit sur leurcaractère et le degré de leur intelligence. Or il s’en faut que leclassement, qui en résulte, corresponde aux idées qui ont cours,encore moins aux vieux dictons et aux métaphores populaires.
Le cheval, à propos de qui il me faut bienrépéter, pour la cent millionième fois, l’agaçante parole deBuffon, le cheval, « la plus noble conquête de l’homme »,qui voit, sans s’émouvoir, son camarade d’attelage tomber, expirerà ses côtés, le cheval est stupide. Pourtant, s’il croise unecharrette d’équarrisseur, où se dressent, en l’air, les quatresabots d’un compagnon mort, aussitôt il se met à trembler,frissonne, s’emballe. Au dire des naturalistes les plus experts, onne saurait voir dans ce trouble la manifestation d’une sensibilitéaltruiste, ni la peur égoïste de la mort, mais seulement uneprotestation olfactive, la révolte inconsciente de l’odorat. Lecheval a peur de l’odeur, peur de la couleur, de la lumière, del’ombre, de son ombre, de l’ombre de celui qui le mène ; il apeur d’un bout de papier, d’un sac d’avoine tombé, d’un morceau deverre qui brille, d’une lueur de lune dans une flaque d’eau, d’unreflet de feuille qui bouge, ou de nuage qui chemine sur la route.Le cheval a toutes les phobies. Il a même toutes les autophobies,et à un degré de morbidité que n’a peut-être pas atteintM. Émile Loubet, lequel, avec un si bel à-propos et autant defureur prophétique, fulminait, contre les automobiles, les mêmesfâcheuses malédictions que fulmina M. Thiers contre leschemins de fer… Ah ! ces grands hommes !
Ce n’est que quand la machine, qu’il n’a nidevinée ni prévue, – je parle du cheval, – le frôle, qu’il fait unécart, se cabre, rompt son attelage, et renverse choses, gens,voiture et lui-même, dans le fossé. Ainsi que le lièvre, qui n’estdangereux qu’à soi-même, mais qui ne hante pas les routes, lecheval a cette infériorité physiologique de ne rien voir devantsoi. Il ne voit que ce qui est à droite, ou à gauche, comme unpoliticien de la Chambre. Pour qu’il marche sans accrocs et sansdommages, il faut qu’il ne voie rien du tout… Bandez-luicomplètement les yeux, et, d’un pas égal, d’une allure somnolente,cet Amour à quatre pattes ira toujours, et il tournera par exemple,des heures, des heures et des heures, la roue d’un manège sanss’arrêter jamais, sans jamais se révolter.
On ne rencontre pas, en chauffant, d’animal –l’homme et même le cycliste compris – qui soit plus dangereux, etdont il faille se méfier davantage. Chaque fois que j’aperçois, surla route, ce périlleux imbécile, je ralentis toujours, et souventje m’arrête, car on ne sait quelles frasques, quelles extravagancesmeurtrières peuvent bien lui passer par la tête. Sa stupidité faitpenser à celle d’une caste, naguère omnipotente, à qui, dans sadéchéance actuelle, il ne reste plus, pour se donner encorel’illusion de la puissance et de la vie, que la faculté decaracoler. On s’applaudit de voir qu’elle sera bientôtdépossédée.
Le cheval n’est qu’un mécanisme – un vieuxmécanisme – remonté pour piaffer et faire la bête… la bête de luxeet de cirque, si ses formes sont belles… ou la bête de somme, caril est fort… fort comme un cheval.
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Près de Grenoble, dans la descente deSassenage, nous vîmes venir, de loin, vers nous, une lourdecharrette. Comme le cheval paraissait s’effrayer, – bien qu’il eûtfort à faire d’arc-bouter ses sabots sur le sol poussiéreux et detirer à plein collier, car la côte est rude, – je mis la machinetout au bord du talus de droite, et l’arrêtai. La voiture portaitun chargement de tuiles. Étendu, tout de son long, le conducteurdormait, le ventre contre les tuiles, le menton appuyé sur un sacd’avoine. Il ne se réveilla qu’aux appels réitérés de la trompe. Iln’avait pas les guides à portée de la main, ni le fouet. Il soulevaseulement un peu la tête et montra une des plus pesantes faces debrute que jamais il m’ait été donné de rencontrer.
– Hue ! fit-il, d’une voixgraillonneuse d’alcool et de sommeil…
Le charretier chercha vainement les guides, enramant de la main droite, et, se soulevant un peu plus, il s’appuyasur ses coudes… Je l’entendis grogner je ne sais quoi. Livré à sonseul instinct de cheval, le cheval mena, naturellement, la voituresur le talus de gauche.
– Hue donc !… fit à nouveau lecharretier, sans bouger davantage…
Les roues s’engagèrent sur le talus, derrièrelequel le terrain descendait presque à pic, jusqu’au fond de lavallée… Je vis la voiture pencher, pencher, puis se renverserlentement. L’homme avait pu sauter à terre… Mais les tuilesgisaient sur le sol, brisées, en miettes…
– Nom de Dieu ! jura l’homme. Nom deDieu de nom de Dieu !
Il commença par lancer, d’un geste furieux, sacasquette contre le tas de tuiles. Ensuite, il s’en prit à soncheval qu’il roua de coups, puis à nous à qui il eût bien voulu enfaire autant.
– Ah ! salauds !… ah !salauds !
Il fit claquer son fouet :
– Attends un peu !… ah !salauds !
Il fallut le tenir en respect, relever lecheval, déblayer un peu la route… Voyant son impuissance, il avaitpris le parti de s’asseoir sur le talus, et, tandis que chaque motdétachait de sa barbe et de ses cils des flocons de poussière, ilgémissait :
– J’suis écrasé… J’vas mourir… qu’on mefoute une indemnité !
Il était complètement ivre.
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Je me rappelle qu’une nuit, nous allions deDordrecht à Rotterdam… Nuit émouvante !… Nous allionslentement, silencieusement. Et nous écoutions l’eau, l’eau infiniede Hollande, sourdre et chanter, partout, autour de nous. Nosphares qui éclairaient magiquement la brume où tourbillonnaient despoussières d’or, d’argent, d’émeraude et de rubis, où passaient desinsectes nocturnes, des papillons de feu ; nos phares qui,parfois, éclairaient un coin de canal, et des silhouettes d’ombresglissant sur le canal, éclairèrent, subitement, l’effort d’uncheval blanc qui amenait à nous, de Rotterdam à Dordrecht, sansdoute, une très grosse voiture de déménagement. À peine avions-nousdistingué le charretier endormi profondément sur son siège, que lecheval, effrayé par les lumières, – car la lumière l’effraye commeles ténèbres, – se retourna brusquement, et faisant faire sur ladigue, par bonheur très large à cet endroit, demi-tour à lavoiture, remporta le mobilier à notre suite, vers Rotterdam, d’oùil devait venir… Son maître ne s’était pas réveillé. La secousse duvirage lui avait même davantage calé la tête sur un paquetd’oreillers, et les reins sur un paquet de matelas. Il dormait,comme sur son lit, confortablement, bouche ouverte, ventre ballant,jambes écartées… Et les guides étaient enroulées à son poignetpendant.
Nous ne pûmes nous empêcher de rire auxéclats, en songeant à la tête ahurie qu’il ferait, après s’êtreréveillé, peut-être, une fois ou deux, sur la grande routeenténébrée, partout pareille, lorsqu’il se retrouverait, le matin,avec sa voiture, son mobilier et son cheval, à Rotterdam, d’où ilavait dû partir la veille.
Ainsi vont les réformes sociales qui sont depauvres chevaux à qui tout fait peur, et dont les conducteurs sonttoujours endormis… Elles partent, un beau soir, ardentes,fringantes… Le moindre incident de route leur fait rebrousserchemin… et elles reviennent, le matin, au point d’où elles étaientparties.
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Le paysan breton, celui du Morbihanais et dupays gallot, a une peur spéciale de l’automobile. Il y voitcertainement une œuvre du diable, sinon le diable en personne. Dèsqu’il en aperçoit une, il marmotte aussitôt des prières. S’il est àpied, il s’agenouille et joint ses mains tremblantes. Il invoquesaint Yves, qui donne la richesse, et saint Tugen, qui guérit de larage, car il n’y a pas encore de saints, en Bretagne, quipréservent de l’automobile. S’il est à cheval, il descendprécipitamment, et, la face toute pâle, claquant des dents, maistoujours priant, il se met à l’abri, derrière sa monture, dont ilse sert, selon la circonstance, comme d’un bouclier ou d’unrempart.
Une fois, pas très loin de Vannes, sur laroute de Larmor, un paysan était ainsi caché, presque accroupi,derrière son cheval… C’était un tout petit cheval de la lande, àlongs poils rouges, et barbu comme une chèvre. Il se démenait,ruait, hennissait. L’homme, qui s’accrochait à lui, criait,implorait, suppliait :
– Nostre Jésus !… Ah ! nostreJésus !… Ho !… Ho !… Ho donc !
Aussi effrayé de la mimique de son maître quedes ronflements de l’auto, le petit cheval finit par détacher uneruade plus violente, qui atteignit le paysan et l’envoya roulerdans le fossé…
Nous eûmes beaucoup de peine à nous emparer dublessé, pour le conduire à l’hôpital de Vannes. En dépit de sajambe cassée, il luttait contre nous, désespérément, s’imaginantque nous voulions l’emmener en enfer… Et, afin d’éloigner de lui ledémon, il hurlait, très vite :
– Ah ! sainte Vierge !…Ah ! bonne mère sainte Anne… Ah ! nostre Jésus !
Quant au petit cheval, il avait franchi, d’unbond, le mur de pierre de la route… Et il galopait, à travers lalande en rumeur, suivi de quatre petites vaches folles et de deuxmoutons noirs, éperdus…
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Les vaches, les bœufs peuvent aller de pairavec les chevaux. Cependant, il semble qu’il y ait, comme entre leprolétaire des villes et celui des champs, une sorte d’avantageintellectuel, au profit du rustre, plus lourd, moins déluré, maisplus avisé.
Une vache ou deux, surprises, une bande debœufs qui vont à l’herbage ou à l’abattoir, auront l’air gauche etcomique à détaler pesamment, et leur gros derrière à se lever, setrémousser, et leur queue ridicule, à battre l’air, devant lemoteur qui les pousse. Ils vous mèneront peut-être loin ainsi. Maismême une troupe de veaux, très longtemps poursuivis, tourneronttoujours dans un chemin, dans une brèche de la haie, dans un champ,où ils se remettront bien vite de leur émoi, et vous regarderontpasser avec une curiosité un peu tremblante, une gentillesseétonnée… J’ai remarqué que les vaches ont, en général, une certainesagesse. Elles ne perdent complètement la tête que si, parmi elles,un cheval vient leur communiquer sa peur stupide.
Les chèvres, nerveuses, au point que leur laitdonne, parfois, dit-on, des convulsions aux petits enfants, leschèvres ne s’affolent que si elles sont attachées, leur petit prèsd’elles. Alors, désarmées, elles tirent sur leurs entraves,tournent autour du piquet, de la longueur de leur chaîne, enbondissant et secouant leurs cornes, s’élancent, retombent,cabriolent et dégringolent… Libres, d’un bond leste et précis, sanstrop de terreur, elles grimpent sur le haut du talus, où, sesentant en sécurité, elles se mettent aussitôt à grignoter lespousses tendres des broussailles…
Beau thème pour un discours académique sur lesvertus éducatrices de la liberté.
On sait les profondes méditations des chats,le magnétisme baudelairien de leurs prunelles, et leur agilité à setirer des pas les plus difficiles… Dès le premier jour, ils ontreconnu, dans l’auto, un danger nouveau, et, tout de suite, sansbruit, sans éclat, ils l’ont évité… On en rencontre peu sur lesroutes, qui ne sont pas un bon terrain pour leurs affaires,toujours un peu mystérieuses… Ils préfèrent les endroits touffus etobscurs. Parfois, de très loin, ils sortent de la haie, avecprudence, et traversent la route, en rampant, un mulot vivant entreleurs dents. Le plus souvent, dans les villages, assis sur leurderrière, au seuil des portes, ils suivent, d’un regard rêveur,faussement distrait, la voiture qui passe, comme ils suivent, enl’air, le vol d’un papillon…
Bien rares les chauffeurs qui les peuventprendre en défaut…
Les jeunes cochons, si roses, si gais, sijolis, accompagnent l’auto, en galopant joyeusement sur les berges.Ils ne traversent jamais… C’est une joie de la route que de voirces petits êtres charmants se suivre et nous suivre, – frisedélicieusement enfantine, – le groin en avant, les oreillesbattantes, la queue qui frétille… Aussi gras, joufflus, et plusroses que ces Amours qui, sur les plafonds, les tapisseries, lesboîtes de chocolat, sortent du déroulement des banderoles, desconques fleuries, des corbeilles enrubannées. Ah !… petitscochons… petits cochons !… C’est aussi une tristesse de sedire que toute cette jeunesse, toute cette joliesse, toute cettegaîté sautillante, finiront, bientôt, en eau de boudin…
Ces animaux, dits inférieurs, donnent vraimentde beaux exemples au cheval qui n’en profite pas. Peut-être, est-cela servitude trop étroite où il est retenu, peut-être l’éducationabsurde de l’homme qui l’abrutit, à ce point ? J’ai bien peurque, même libre, dans ses prairies d’origine, il sache plus mal sedéfendre, et qu’il n’emploie sa force qu’à des sottises encore plusgrossières… Sa masse de viande, son énorme charpente, ne sont-ellespas à la merci d’un loup, d’une petite panthère, d’un minusculerat ?
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L’âne n’est pas moins tenu de court, ni lemulet… Mais quelle différence ! Comme ils savent, l’âne et lemulet, juger la stupidité de leurs maîtres, leur ignorance pénible,leurs fantaisies inexplicables, leurs exigencescontradictoires ! Et surtout, comme ils savent y résister avecun admirable courage… le courage de la raison !
L’incohérence leur est odieuse. Tous les deux,ils sont épris de logique et de réalités, ce qui fait croire qu’ilssont inéducables… Au lieu de toutes les manifestations de l’effroides chevaux, de leurs brusques écarts, de leurs hallucinationssubites, de leurs tête à queue, arc-boutements, ruades, galopades,reculs, toute la comédie vaine et bruyante, les ânes passenttranquillement, de leur petit trot raisonnable, regardent lamachine sans peur, comme sans extase, infiniment moins puérils,beaucoup plus dignes… et, au fond, blagueurs !… Ça ne lesépate pas !… Mieux que les chevaux, qui ont des nerfsféminins, qu’un rien agace et décontenance, ils savent très bientenir tête à l’affolement de leurs conducteurs, voire desconductrices, quand elles sautent à terre, si mal à propos, et,tout simplement, ils se retournent, pour considérer, en souriantd’un air malicieux, le vol effaré des jupons.
Bêtes d’une admirable sagesse, dont la têteest solide, le pied sûr, le caractère digne et bon, qui connaissentla fragilité des enfants et qui la respectent, jusqu’à se laissertorturer, sans autre révolte qu’un léger mouvement des oreilles,par leurs petites mains cruelles…
De tous les quadrupèdes, – je parle de ceuxqui hantent les routes, car il ne m’a pas été donné d’y rencontrerdes éléphants ni des lions, – les ânes et les mulets sont seuls àmériter une appellation trop souvent déshonorée : ce sont deshommes.
Ce seraient des hommes, si les hommesn’étaient pas hélas ! des chevaux…
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Les chiens ont contre eux leur fidélité et labêtise de leur maître, et je ne sais pas ce qui leur est le plusfuneste. Ils ne redoutent rien du cher homme, jusqu’au moment oùcelui-ci les extermine. Et encore à ce moment suprême, avant que derendre l’âme, lui prouvent-ils, une dernière fois, leur tendresseimbécile, en le remerciant d’un regard mourant, et en lui léchantles mains… Ils s’élancent au-devant des voitures, parce qu’ilsveulent défendre leurs maîtres, et les biens de leurs maîtres,contre des dangers imaginaires, car cette fameuse tendresse duchien ne s’emploie qu’à inventer mille périls, et à y trouverl’occasion d’aboyer, d’aboyer sans cesse, contre quelqu’un, contrequelque chose, contre rien du tout. Je ne puis supposer que leurflair, si impeccable, les trompe au point de prendre le radiateurd’une auto pour le derrière d’un ami… Non… Il y a donc ceci que leschiens songent moins à éviter la machine qu’à charger contre elle,pour aboyer, et que cette fâcheuse habitude les fait toujours virerà temps, pour tomber sous les roues…
– Ah ! la chale bête ! ditBrossette.
Ils ne sont pas nombreux à s’être aperçus queles autos vont plus vite que les chevaux, et même qu’elles ne sontpas des chevaux… Cependant, j’ai cru remarquer, qu’aujourd’hui,autour des grandes villes, et sur les routes particulièrementfréquentées, ils commencent à acquérir un semblant d’éducation. Ilsdeviennent prudents ; ils réfléchissent. J’en vois en qui serévèlent, encore obscurément, il est vrai, le sens de la vie, deleur vie de chien, et le sentiment plus net des réalités… Peut-êtrearriveraient-ils à être tout à fait sages et pratiques, à sedébarrasser complètement de leurs fantasmes, s’il n’y avait pas lemaître, s’il n’y avait pas la fidélité vouée au maître. C’est leurgrand malheur…
Il est bien évident que, neuf fois sur dix,l’homme est entièrement responsable de l’écrasement du chien. Lechien est-il parvenu à se mettre en sûreté d’un côté de la route,que, bien vite, l’homme l’appelle, comme si, d’être près del’homme, cela suffisait à tout, pour le chien… L’homme l’appelleavec une autorité impérieuse, glapissante, comme on voit les mèresappeler leurs enfants, dans les rues, juste pour qu’ils seprécipitent sous les véhicules. Merveilleux instinct de l’amourmaternel des mères, accouplé à leur sottise ! Le chien, qui seplaît aux caresses plus qu’un homme, et aux coups, mieux qu’unefemme, accourt à l’appel. Peut-être a-t-il vu le danger ? Iln’importe. Il accourt, puisqu’il est fidèle, et, en accourant, ilse fait écraser. Naturellement. D’ailleurs, que peut-il arriverd’autre, lorsqu’on se dévoue à un homme, à une femme, à unprincipe, au lieu de suivre sa vie, et au point de leur sacrifier,comme le chien, ses idées, ses goûts, sa personnalité ?
Le chien est donc écrasé. Et, devant le petittas sanglant, pendant que l’automobile roule, au loin, déjà perduedans son nuage de poussière, l’homme, au lieu d’accuser sonorgueil, sa propre maladresse, maudit le progrès, la science, lemonde entier.
– Ah ! les automobiles ! Queldésastre !… quelle folie !… quel crime !
Il jure qu’il va prendre un fusil et faire,désormais, la chasse à « ces outils » de malheur.
– Deux hommes… dix hommes… vingt hommespour mon chien !
Richard III avait déjà dit, dans un accèsde folie : « Mon royaume pour un cheval ! »
Le pauvre Brossette fait grande attention. Duplus loin qu’il voit un chien, invariablement, quelque pays qu’ilparcoure, il lui crie, dans le patois des bords de laLoire :
– Moussu !… Moussu !
Il ne l’injurie jamais avant de l’avoir évitéou écrasé. Après quoi, il maugrée, en serrant les dents :
– Ah ! la chale bête !
Ce qui donne à ce pur Tourangeau – etseulement, dans ces moments tragiques – une prononciationétonnamment auvergnate.
Mais, c’est le prix de l’effort qu’il vient defaire, l’expression de sa joie ou de son dépit.
Hélas ! trop souvent,l’appellation : « Moussu, Moussu ! » est aussiinutile que la précaution d’une charmante femme qui, maternelle auxpoules, ne peut s’empêcher, dès qu’elle en aperçoit, de taper dansses mains, du fond de la voiture, s’imaginant qu’en plus dugrondement des gaz et des appels de la trompe, ce bruit étoufféinstruit, à vingt mètres, les bêtes, du danger qui les menace.
– Moussu, moussu ! crie Brossette auchien.
Mais il est, d’une part, improbable quel’animal entende et, au surplus, impossible que, sauf aux bords dela Loire, il comprenne…
– Ploc ! Ploc ! Ploc !fait la dame.
Mais autant en emporte le vent…
Efforts stériles ! Brossette n’y tientpas et ne s’y tient pas. Il ralentit et, au besoin, s’arrête. C’estla méthode à laquelle nous devons d’avoir très peu de meurtres ànous reprocher. Elle n’est malheureusement pas infaillible. Il yfaudrait, si peu que ce soit, la collaboration du chien. Ilfaudrait surtout qu’elle ne fût point, dans la plupart des cas,annihilée par la stupidité du maître.
Heureusement, automobiliste prudent, j’en suisencore à pouvoir compter mes victimes.
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Un monsieur âgé, comme nous sortions deMoerbeke, allait, à tout petits pas, d’un côté de la route. Sonchien, un chien minuscule, tout à fait comique d’avoir, à quatorzecentimètres de terre, une petite crinière de lion et une houppetteau bout de la queue, trottinait sur l’autre accotement. Très durd’oreille, sans doute, le vieux monsieur n’entendit la corne del’auto que très tard. Aussitôt, il siffla son chien. Le chien,voyant venir l’auto, hésita tout d’abord, et, afin de bien montrerle danger de la traversée, il poussa quelques grêles aboiements.Mais les vieux messieurs, si parfaitement lâches devant leur femmeou leur bonne, se vengent intrépidement sur leurs chiens, dont ilsexigent une obéissance passive. Donc, le vieux monsieur siffla lechien, pour la seconde fois, et plus énergiquement. Alors, sanshésiter davantage, le pauvre cabot déguisé bondit à l’appel de sonâne, pardon ! de son cheval de maître.
– Moussu ! Moussu ! criaBrossette.
– Ploc ! Ploc ! Ploc ! fitla dame.
Brossette n’avait pas achevé de pousser cecri, la dame de taper dans ses mains, que le pneu avait fait duchien, de sa crinière et de sa houppette, un tout petit pâté.
– Ah ! la chale bête !
Je descendis pour mêler mes condoléances à ladouleur du vieux monsieur. Il ne voulut rien entendre. À peine s’ilme regarda. Épouvanté, désespéré, à la vue de cette galette depoils noirs, qu’un peu de sang rougissait, il ne cessait derépéter :
– Ah ! bien, merci !… Ah !bien, merci !… Il est mort… Oui… Oui… Il est bien mort !…Et que va dire Rébecca ? Comment faire ? Mon Dieu !Ah ! mon Dieu !… Comment faire ?…
Et comme je lui offrais de le reconduire à lamaison, avec la dépouille de son chien :
– Non… non !… Chez moi ?… Non…non… C’est affreux !… Je ne peux plus rentrer chez moi… Je nepeux plus rentrer chez moi. Ah ! bien, merci !…
La tête penchée, les mains aux cuisses, iltournait, maintenant, autour de ce rond noir, qui avait été unchien, son chien… le chien de Rébecca… et il gémissait :
– Ah ! ah ! ah !…qu’est-ce que je vais devenir ?… Où aller ?… Oùaller ?… Je ne peux plus rentrer chez moi…
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Et voici le meurtre d’un autre, le grand chiend’une petite bergère.
Son souvenir m’a poursuivi, cruellement,plusieurs jours… Et aujourd’hui qu’il me revient, je ne puis medéfendre encore d’une tristesse, qui m’est presque douloureuse.
Pauvre chien, à longs poils argentés, comme enont ceux de notre Brie, et dont les yeux devaient refléter unebêtise attendrissante… qu’il était beau !
C’était sur la route de Leyde à Haarlem.
Nous étions partis de grand matin, et voulionsd’abord aller voir, à Endegeest, qui est entre Leyde et la mer, lamaison où avait bien pu habiter Descartes. La notoriété deEndegeest est limitée ; nous nous étions perdus. Assezinsouciants du prodige qu’est ce philosophe, les paysans nousregardaient, en riant, sans nous répondre. Peut-être, toutsimplement, parce que nous prononcions mal ce nom de Endegeest… ÀEndegeest même, aucun ne pouvait nous désigner la maisonde Descartes… Et quant à Descartes… c’était bien pire… Son nomavait, à jamais, disparu des souvenirs de ce petit pays… Plusieursnous adressèrent à l’asile d’aliénés dont l’architecture, touteneuve, est une des curiosités de la ville.
– Peut-être que là… Oui, il y a deschances.
D’autres nous renvoyèrent au meilleurhôtel…
– Il y a beaucoup de monde, en ce moment…Hé ! hé !…
Ils s’interrogeaient :
– Descartes ?… Tu connais ceDescartes ?
– Attends un peu… Descartes ?… Non…ma foi, non… Qu’est-ce qu’il fait ?
– Il est mort ! répondis-je.
– Ah ! bien, alors… c’est aucimetière…
Et tous, de rire…
Un monsieur très bien, et, sûrement, d’uneculture supérieure, absolument muet sur Descartes, d’ailleurs, nousengagea fort d’aller, à quelques kilomètres, visiter la maison oùvécut Spinosa.
Il expliqua :
– Spinosa… mon Dieu !… c’était unphilosophe… un philosophe fameux. Il est mort… Évidemment, il estmort… comme tout le monde… Mais, ça ne fait rien… On a fait de samaison… un musée… un musée très curieux… Vous y verrez de vieillessavates, en feutre…, des savates portées par lui… et des verres delunettes… car il était aussi opticien… des verres de lunettes polispar lui… C’est amusant… c’est même très intéressant… Et puis,beaucoup d’autres choses… Spinosa… la maison Spinosa… Vous vousrappellerez ?…
Redoutant les aventures, connaissant le genred’émotion que procurent les vieilles savates des grands hommes, unpeu las de musées et pressés d’arriver à Haarlem, où Franz Halsnous attendait, et où nous devions visiter un établissementd’horticulture, nous reprîmes la grande route…
Je songeais à Descartes, au mouvement de sespensées qu’aucun importun ne devait troubler, en ces contréespaisibles. Je songeais à ses méditations sur les bêtes et à lapeine avec laquelle La Fontaine acceptait sa théorie du mécanismeanimal… Qui fut pour elles plus sévère ? Le savant qui leurrefusait rigoureusement l’intelligence, même la sensibilité, ou leplus charmant de nos poètes que leur spectacle émerveilla, mais quine leur fit parler que la langue de nos vices et de notresottise ?
Ma rêverie se perdait, au loin, dans lepolder, au-dessus duquel des vols de vanneaux tournaient. Ils’étendait à l’infini, avec ses rares peupliers, hauts et graciles,ses troupeaux, les routes brillantes de ses eaux qui se croisent,et ses vannes qu’actionnent de tout petits moulins à vent… Puis lepolder finit, la digue devint une route ; apparurent despetits bouquets de bois et des champs de sable, diaprés de tulipeset de narcisses, dont la magnificence – je ne suis pas fâché d’enconvenir – ne fait pas oublier celle de nos coquelicots et de nossanves sauvages.
Tout à coup, à notre gauche, je distinguai lemenu troupeau – deux vaches et trois moutons – que gardait unepetite bergère blonde, jolie malgré sa taille carrée et son courtjupon, aux plis lourds… Un grand chien, disproportionné, étaitpaisiblement couché de l’autre côté de la route… Il avait l’air dedormir… Sa tête barbue reposait, entre ses pattes allongées…
Le malheur voulut que la fillette aperçût lavoiture, se dressât, groupât son petit monde, se retournât en quêtedu chien, et, comme nous allions passer – pas très vite, pourtant,– l’appelât.
– Ploc ! Ploc ! Ploc ! fitla dame.
– Moussu ! Moussu ! criaBrossette.
Mais rien n’empêcha le stupide héros de lafidélité de traverser la route, si près de nous, qu’en dépit duplus violent tour de volant, il disparut, engouffré sous lecarter.
J’éprouvai une forte secousse… J’entendiscomme un craquement d’os, sous les roues… puis la voix funèbre deBrossette :
– Ah ! la chale bête !
Je vois encore – je verrai longtemps – ce beauchien, son grand corps velu se remettre debout, anguleux, toutdésarticulé, et partir à tourner sur lui-même, comme font lesautres qui servent aux expériences de vivisection. Puis il trouvala force de s’arc-bouter, d’occuper, un moment, tout l’horizon,avant de retomber, sans un cri. Et il ne fut plus, sur la route,qu’une menue chose plate et inerte, une chose sans relief, sansplus de relief qu’une ombre.
Immobilisée par la terreur, la petite bergèreblonde n’avait pas bougé… Elle avait des yeux énormes, et serraitles dents… Frappée de stupeur, elle ne voyait même pas les deuxvaches et les trois moutons qui galopaient, effarés, à travers uncarré de jacinthes défleuries…
Depuis, nous ne devions plus en écraser…c’est-à-dire qu’il ne devait plus s’en rencontrer, sous nos roues,ou que leurs maîtres les épargnèrent…
*
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Les poules sont absurdes.
Elles sont même, à elles seules, toutl’absurde. On ne saurait trouver, dans le monde animal, un pireexemple du déséquilibre mental.
Les poules n’ont d’excuse que leur voracité,car c’est la seule passion qui les occupe, bien plus que leurlubricité. Auprès d’elles, les porcs – braves anachorètes dansleurs bauges – sont sobres et chastes. Aucun carnassier n’est plussanguinaire. Sanguinaires elles le sont au point, qu’entre elles,elles s’arrachent leurs plumes, pour y boire le sang dont ces tubessont pleins ; sanguinaires au point que, dès que perle, à lacrête, à la patte, à quelque partie que ce soit de leur corps, unegoutte rouge, elles élargissent la plaie, et s’entre-dévorent…Aucun épervier n’est plus rapace que ces petits monstres dont latête n’est qu’un bec, dont les yeux ronds sont plus cruels que ceuxde l’oiseau de proie, et qui portent, mais sans les avoir faites,les plus jolies robes qu’on puisse imaginer. Elles se laissentécraser pour la joie de picorer, un instant de plus, sur le sol nude la route, on ne sait quoi, le crottin laissé, de place en place,par les chevaux, la bouse des vaches, le plus souvent les seulscailloux.
On dirait qu’elles ne traversent, car rien neles sollicite de l’autre côté, que pour le plaisir de se confronterau radiateur. Si, par hasard, elles l’ont évité, ce n’est que pourmieux se fracasser contre un poteau télégraphique, un troncd’arbre, un pan de mur, s’empêtrer dans les broussailles de lahaie, où j’en ai vu laisser toutes leurs plumes et se briser lespattes. Pour fuir, elles s’étirent tellement en avant, bec ouvert,plumes hérissées, se courbent tellement sur leurs bouts d’ailes,qu’on dirait qu’elles vont continuer à quatre pattes, quand lepéril réveille, au moment suprême, l’instinct de la race, etrefait, pour une seconde, d’une volaille, un oiseau… Mais, à peineont-elles tiré de l’aile jusqu’à l’abri, qu’un seul grain d’avoine,ou un moucheron aperçu sur un brin d’herbe, leur fait oublier toutle drame. Elles ne s’en souviendront même pas demain, ni dansquelques minutes. Elles picorent… Elles sont semblables à la femmede l’Écriture qui, au sortir d’un repas, essuyait ses lèvres, etdisait ensuite : « Je n’ai pas mangé ».
Il y a de grosses poules qui ont nourri, élevédes générations, qui devraient connaître la vie, en ayant connutous les dangers, et qui n’ont rien appris, et qui sont plusobtuses que leur dernière couvée, et, à mesure qu’ellesvieillissent, plus voraces et plus obscènes. Grasses, pesantes,elles marchent avec effort, en se dandinant, les pattes écartées,comme font les femmes qui ont le ventre trop lourd. Au bord despoulaillers, elles me font l’effet de ces vieilles proxénètes,qu’on voit rôder à la sortie des ateliers, des magasins. Je lesécrase, sans la moindre pitié, et Brossette, qui a un sens très vifdes analogies – lui pardonnent les Anglaises ! – leurcrie : « Putain ! », expression affable encore,auprès du terrible vocable : « Cocotte ! »
Les mâles, eux, ne vivent que d’amour et deguerre. Ils sont soudards, criards, ridicules, prétentieux,dégoûtants, comme toutes les bêtes… à femmes. Se battant quand ilsne font pas l’amour, faisant l’amour quand ils ne se battent pas,combien en avons-nous écrasés, en cette double posture !…
Comme Wallenstein, qui « avait cela decommun avec les lions », dit Schiller, j’ai horreur du cri ducoq. Dès le matin, ils claironnent une chanson monotone et stupidequi me réveille et qui m’irrite… S’ils n’étaient pas si bien mis –avec trop d’éclat, pourtant – ah ! comme on lesdétesterait !
Les Gaulois, bavards, vantards, paillards,pillards, braillards, guerriers et militaristes, ne pouvaient mieuxchoisir leur emblème.
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Les canards sont bien mieux doués. Il m’estagréable de rendre hommage à leurs vertus. Quoiqu’on leur aitenlevé tous moyens de défense, en les tenant éloignés des rivièreset des étangs où ils voguent avec une aisance et une grâcemerveilleuses, ils s’arrangent… C’est toujours à l’écart que leurspetites troupes humiliées boitracaillent. Ils n’occupent jamais lemilieu des routes, sachant parfaitement qu’ils n’ont rien àcraindre sur les bas côtés… Les canards savent beaucoup de choses…Il n’arrive pour ainsi dire pas, qu’on en écrase…
Ni de dindons, non plus.
Les dindons sont bien gardés…
Ils répugnent, d’ailleurs, à se commettre avecla gent prolétarienne des routes… C’est dans des enclos, sortesd’Académies, qu’ils se gonflent d’orgueil, comme des poètes, desartistes, à leur aise.
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Mais ce sont les oies que je voudraisréhabiliter.
Je n’ai jamais tant regretté de n’être pasPlutarque, pour conter, comme il faudrait, la vie de ces bêtesillustres. Je ne m’étonne plus, maintenant, qu’on leur ait confiéla garde du Capitole… Elles méritaient cet honneur.
Les plus belles oies nous viennent deToulouse, comme M. Pedro Gaillard, comme la plupart des grosténors et des grands hommes politiques de notre République. Ellesont su inspirer aux dessinateurs japonais les plus admirableschefs-d’œuvre ; et les robinets des baignoires, les postesd’eau, les lavabos, les bras des fauteuils Empire, ont populariséleurs formes décoratives. Elles n’ont qu’une infériorité qu’ellesportent, d’ailleurs, avec une très belle ironie, celle de fourniraux hommes ces plumes avec lesquelles ils écrivent tant demensonges et tant de sottises. En revanche, on leur doit le duvetet les pâtés de Strasbourg.
Les oies ont une sagesse forte, tenace,tranquille. Leur prudence est faite d’imagination, de hardiesse etde ruse. Leur incorruptible vigilance sauva Rome. Peut-être lePape, au lieu de s’en remettre à des apaches français et à descardinaux espagnols du soin de veiller sur l’Église romainemenacée, eût-il sagement agi en faisant appel à l’intelligenceavisée d’un simple concile d’oies. Ayant sauvé le Capitole, ellespouvaient bien sauver le Vatican.
La tête perchée sur un très long cou, elles sesont, de bonne heure, habituées à considérer les choses de haut etde loin. Si elles ont du goût pour les idées générales, pour lesvastes ensembles, elles ne dédaignent pas, non plus, le détailparticulier, mais ne s’attardent jamais aux mille puérilités, auxmille stupidités où se complaît la vie des autres volailles. Rienne les étonne et ne les effraie ; rien ne leur échappe.Sachant maîtriser leurs nerfs, elles sont, en toutes circonstances,harmonieuses et logiques. Mieux que toutes les bêtes et, parconséquent, mieux que tous les hommes, elles connaissent la valeursociale de la discipline. Bien avant M. Jules Guesde, ellesont pu, sans congrès, sans scandales, sans batailles, unifier leursocialisme. Car les oies sont socialistes… Il n’y a même que lesoies qui le soient d’une manière intégrale. Jusqu’ici, on n’a purelever la moindre dissidence dans leurs rangs, si parfaitementorganisés, où elles gardent un contact très étroit, heureuses dansune égalité absolue.
Un de mes amis possède, dans sa propriété, unesorte de petit étang, qu’il a peuplé de toutes sortes d’oiseauxd’eau. On y remarque deux oies de Siam, fort majestueuses, dont lablancheur est éclatante et dont la tête s’orne d’étrangescaroncules orangées. Ce petit monde vit, séparé par espèces, sansjamais se mêler. Ils ne se battent pas, mais ils refusenténergiquement de se connaître et de s’entr’aider. Un jour, mon amiintroduisit, sur l’étang, deux couples de bernaches, que lesnaturalistes appellent des « oies Cravant ». Rien, dansleur taille, leur forme, leur plumage, n’indique aux profanes queles bernaches soient des oies. Les deux siamoises, qui n’en avaientpourtant jamais vu, ne s’y trompèrent point. Elles lesaccueillirent aussitôt, avec un vif empressement, comme despersonnes qu’elles reconnurent pour être de leur famille, lesinstallèrent, les mirent au fait de toutes choses. Et, depuis,elles ne se quittèrent plus…
Sur la route – j’en appelle au témoignage detous les chauffeurs – quand passe une auto, immanquablement, lesoies s’écartent sans désordre, sans le moindre signe de terreur.Elles s’alignent, l’une près de l’autre, sur le bord de la berge,et, fâchées, un peu, très dignes encore que boiteuses, elles disentleur fait à ces importuns qui les dérangent mais ne les ont pas« épatées ».
Je n’ai jamais pu passer, en auto, devant unetroupe d’oies, sans me sentir gêné, humilié, par leurs moqueries.Elles m’intimident, car, à leur voix sifflante, je comprends trèsbien que ce sont des moqueries qu’elles m’adressent, non desgrossièretés. Les oies ne sont jamais grossières. On néglige lesgrossièretés ; seule l’ironie est pénible.
Mais que disent les oies, quand jepasse ?…
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J’ai parlé avec attendrissement des jeunescochons, si jolis… Notons ceci, loyalement, sur les vieuxporcs…
On ne connaît pas bien les vieux porcs. Cesanimaux, qui, au rebours de ce que l’on pense généralement, ont ungoût très vif de la propreté et ne se vautrent dans les flaquesboueuses que parce qu’ils sont tourmentés du besoin de se baigner,hantent peu les routes, sinon au retour des foires. On ne les voitguère qu’au bord des mares et dans les fossés, où ils barbotentavec volupté et se réjouissent de leur humidité fangeuse. Seréjouissent-ils autant qu’on le croit ?… J’ai toujours admiréleur petit œil malicieux, intelligent et si vif… Ils semblent dire,car ils ont aussi de la bonhomie, de l’indulgence, comme tous ceuxqui sont gras :
– Parbleu ! nous qui adorons lapropreté, tu penses si nous préférerions un bon tub, avec de labelle eau claire, parfumée au benjoin… Nous autres, vieux cochons,ne rêvons que de mousses de savon, de pâtes d’amande, de frictionsau gant de crin, de pédicures… Mais tu vois… on ne nous donne queça !… Il faut bien s’en contenter…
Ils semblent dire encore :
– C’est dommage que les hommes, enFrance, soient si sales… qu’ils aient vraiment le goût de lasaleté… Ils ne se doutent même pas, que, propres comme des cochonsd’Alsace ou d’Angleterre, nous sommes bien meilleurs à manger etvalons beaucoup plus d’argent.
Si, exceptionnellement, en traversant laroute, ils se font écraser, croyez alors qu’ils se vengent. Il n’ya pas d’exemple que l’auto ne capote sur leur masse de lard et deviande, et ne fasse, instantanément, une même horrible bouillie del’homme et du cochon…
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C’est tout à fait par hasard que j’ai vu, surnos routes, des chameaux… Les chameaux sont très rares en France –je le dis au propre, bien entendu. Si j’en juge par celui que, deuxou trois fois, je rencontrai, dans la forêt de Saint-Germain, ilssemblent absolument indifférents à l’automobile. Conduit par unchamelier du Pecq, pelé, galeux et triste comme tous lesfatalistes, il allait de son grand pas allongé et mou. Un jour, iltransportait, à Poissy, un lit, une armoire, des matelas ; unautre jour, à Maisons-Laffitte, qui est une colonie moinspénitentiaire, un piano et deux fauteuils Louis XVI… C’était,si j’ose dire, un chameau déménageur… Quand il croisa l’automobile,il ne la regarda même pas… Mais, fait singulier, le piano secouérésonna, et il me sembla qu’il jouait, tout naturellement, unevalse de M. Gounod…
Je n’en tirai, d’ailleurs, aucune conséquencesur l’infériorité esthétique du chameau…
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Il paraît – c’est notre charmant Capus quil’affirme – qu’on peut forcer des lièvres en auto, mais seulementde nuit. Une fois pris dans les rais du phare, il ne leur vientmême pas à l’idée qu’ils puissent en sortir. Ils courent, droit,devant le moteur, jusqu’à ce qu’on les prenne, sans tenter, un seulinstant, de rentrer dans l’obscurité des champs et des bois. Encoreun joli thème à développer sur l’éblouissement que donnent auxlittérateurs les succès éphémères, et qui les mène à lacatastrophe…
Mais j’imagine que Capus a dû faire deschasses dans le Midi, qui est la route du Blésois, ou dans leBlésois, qui est la route du Midi…
En Allemagne, la nuit, traversant des bois,j’ai souvent rencontré des lapins, des foules énormes de lapins, etjamais je n’en ai capturé ni écrasé. Ils étaient charmants – bienque ce fussent des lapins d’Allemagne – charmants à jouer, toutblancs sur la route, blanche de la lumière du phare. Ils allaient,venaient, bondissaient, gambadaient, tenaient de curieuxconciliabules, et ne se décidaient à fuir, en montrant la blanchehouppette de leur derrière, que lorsque la voiture était sureux…
Oui, mais – me pardonnent les lapins de France– en Allemagne, ce sont de fameux lapins.
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Marsiens…
La nuit est complète. Plus une âme sur laroute, ni même un spectre de voiture. Plus un village éclairé, plusune maison vivante. Les abois des chiens se sont apaisés. Ceux denous, qui ne dorment pas dans la voiture, se traînent sur la berge,lamentablement, pour se réchauffer. Les phares trouent le sol detrous noirs, teignent les simples ondulations en précipices, etgrandissent nos ombres démesurément. Brossette travaille,s’acharne. Une enveloppe trouée, une chambre à air éclatée, setordent dans le fossé… Nous avons le sentiment d’être des victimes,et le souvenir, seulement, d’avoir eu très faim…
Enfin, le quatrième pneu remis, nous repartonset montons une côte très rude.
Bientôt une lueur, une sorte d’aurore, maisfroide, apparaît à l’horizon, s’épand et, peu à peu, occupe tout leciel. Ce n’est sûrement pas le jour, mais, sans doute, la naissanced’un astre qui monte sur la nuit, pour la dissiper… Un astre, eneffet, un astre prodigieux !… Brusquement, il surgit sur lacrête, énorme, aveuglant, éblouissant, éclaboussant, roule versnous, au ras de la terre. Il ronfle, crache le tonnerre, et, dansune nuée de poussière d’or, entraîne, avec des gémissements desirène, des cris, des rires de femmes, sans rien d’autre de visibleque des éclats de cuivre, et des bouts de voiles couleur de lune…Et comme un éclair, il passe, remmenant avec lui les ténèbres qu’ila, un instant, déchirées… Puis, une nouvelle lueur au ciel, et, surla route, une trombe pareille de lumière qui ne laisse encore quela nuit, pour sillage à sa course… Puis une autre… puisd’autres…
Nous avons franchi la côte… C’est maintenant,autant qu’on peut le deviner, par l’ombre moins dense, par plus desilhouettes vagues, et par plus de ciel, c’est maintenant un largeplateau. Des bruits sourds, des gémissements lointains, desronflements étouffés, des voix de métal à peine distinctes ;plus près, des détonations, des crépitements ! Et partout desastres, des astres qui courent, galopent, roulent, bondissent, secroisent, ont l’air de chevaucher des vagues… s’allument, tout àcoup, au haut d’une colline, et, derrière un pli de terrain, tout àcoup s’éteignent… On dirait que les astres sont tombés du ciel surla terre…
Arrêtés de nouveau, nous entendons une sortede halètement, puis des claquements de quelque chose en quoi nousdevinons plutôt une bête qu’une machine… Ce ne peut être une auto,cette fois… car ce bruit est sans lumière. Rien ne s’éclaire autourde ce bruit qui se rapproche… Si, pourtant… un tout petit point defeu pâle, semblable à une luciole qui voyage dans l’ombre d’unoranger… Et, subitement, à notre gauche, nous voyons, tressautantsur la route, comme un coléoptère géant, pétant, pétaradant, unemotocyclette, qui porte, agrippé à la selle, un être couché, quin’a plus rien d’humain, une grosse larve, avec une peau de reptile,noire et lisse…
Et voici que nos phares, soudainement, ontfait surgir des ténèbres, devant nous, penchés sur une voitureénorme, éteinte et morte, deux hommes, de la couleur des arbres etde l’horizon… Je dis deux hommes : deux Marsiens, peut-être…Leurs formes sont sans aspérités, enfermées dans de longssacs-maillots, qui les gantent des pieds à la tête et des doigtsaux épaules. Du visage, ils ne laissent paraître qu’un petittriangle, un loup de chair, au-dessus duquel tremblent, en feu, lesantennes de métal de leurs lunettes… Ils barrent la route… Deuxbras s’agitent. La 628-E8 stoppe.
L’un est petit… Il a la tête enfouie dans lecapot gigantesque de la voiture. Il ne se dérange pas… L’autre,très long, très mince, s’est redressé… Il tient une tige d’acierque le mouvement de ses mains fait parfois étinceler. Il medemande, avec un accent russe, si je ne pourrais pas lui prêter uneépingle, une épingle de cravate, et ce qu’il aimerait, c’estqu’elle fût en or… Surpris d’abord, je comprends à la fin qu’ils’agit de déboucher un bec de phare… Mais pourquoi en or ?… Àce moment, une motocyclette, comme un insecte dément, le frôle, desi près, que j’ai cru que son vêtement, au moins, avait dû êtrearraché… Mais il le secoue sans hâte, en riant, et il regarde lamotocyclette disparue dans la nuit, avec le regret, peut-être, den’avoir pas eu le temps de lui demander une épingle de cravate enor…
Nous les laissons sur la route, sans qu’ilsaient rien fait pour nous retenir, salués du plus grand, ettoujours sans que le petit ait seulement dit un mot et détourné latête du mécanisme, où il ne cessait de maintenir ses doigts, grave,sérieux, avec l’entêtement d’un ivrogne, dont rien ne parvient àdistraire les mains, du tablier d’une servante…
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J’ai gardé, pour la fin, le cycliste.
Dès qu’un homme – fût-il le plus charmanthomme du monde – enfourche une bicyclette, on peut dire que, de cefait seul, il devient un cheval, avec tous les caprices, toutes lessottises, toutes les caracolades encombrantes et folles, tous lesdangers mortels du cheval… mais combien plus dangereux ! Auxdangers du cheval qu’il fait siens, le cycliste en ajoute depersonnels, qui sont consacrés, légalisés, intangibles, pour cetteraison qu’en plus du cheval qu’il est devenu, il est aussi, laplupart du temps, électeur… Fort de ce privilège, il ne se rangejamais… N’est-il pas souverain, cet animal ? Tout ne luiappartient-il pas ?… La route, la fortune politique du députéqu’il nomme, la majorité du gouvernement qu’il soutient ?… Demême que le cabaretier, qui débite la maladie et la mort, en petitsverres, et sur qui repose tout le système social, il ne faut pasqu’on embête le cycliste. Son importance tracassière, sa dignitéagressive s’en prend à tout le monde, aux piétons, aux voitures,aux autos, aux bêtes… C’est le maître, le seul maître de la route…On le voit, devant le moteur, qui, les mains dans les poches, lacasquette collée à la nuque, fait des effets de torse et de jambes,s’amuse à décrire des courbes, des spirales, des zigzags, exercicesinutiles et vexatoires, au cours desquels il lui arrive, comme auchien, de tomber sous les roues… Et alors, c’est toute unehistoire, qui vous vaut des mois de prison et d’énormesindemnités.
Il n’y a pas si longtemps, c’est le cyclistequ’on accablait de toutes les malédictions dont on accablel’automobiliste aujourd’hui… Il devrait y avoir, entre eux, unesorte de fraternité, de solidarité routière. Or, le cycliste estdevenu le pire ennemi du chauffeur. Il s’associe à la haine dupaysan, et au besoin la provoque. J’en ai vu qui, devant une auto,semaient négligemment de gros clous, et s’esclaffaient de rire,s’ils entendaient un pneu éclater…
Plus je vais dans la vie, et plus je voisclairement que chacun est l’ennemi de chacun. Un même farouchedésir luit dans les yeux de deux êtres qui se rencontrent : ledésir de se supprimer. Notre optimisme aura beau inventer des loisde justice sociale et d’amour humain, les républiques auront beausuccéder aux monarchies, les anarchies remplacer les républiques,tant qu’il y aura des êtres vivants, tant qu’il y aura des hommessur la terre, la loi du meurtre dominera parmi leurs sociétés,comme elle domine parmi la nature. C’est la seule qui puissesatisfaire les convoitises, départager les intérêts…
Mais un cycliste solitaire, – si malfaisantqu’il soit – ce n’est rien, auprès d’une bande de cyclistes… Quandils tiennent la route, c’est fini des piétons, des voitures, desautos… Vous n’avez plus qu’à rentrer chez vous…
J’aime mieux la batteuse à blé qui barre lesroutes d’Auvergne ; j’aime mieux les deux mille moutons dansles gorges des Grands-Goulets…
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On m’a dit à Karlsruhe, le dicton desofficiers de cavalerie allemands :
– D’abord, il y a Dieu, le Père… Et puis,il y a l’officier de cavalerie… Et puis, il y a la monture del’officier de cavalerie. Et puis, il n’y a rien…
Ici une longue suite de points. Et le dictonreprend :
– Et puis, il n’y a rien… Et puis, il n’ya rien… Et puis, il y a l’officier d’infanterie…
Pour classer les bêtes de la route, par ordrede mérite, je propose le dicton suivant :
– D’abord, il y a l’Oie, la Mère… Etpuis, il y a le canard… Et puis, il y a l’âne et le mulet… Et puis,il y a le cochon… Et puis, il n’y a rien. Et puis, il n’y arien…
Ici une longue suite de points…
– Et puis, il y a la vache… Et puis, il ya le chien. Et puis, il y a le maître du chien…
Encore des points…
– Et puis, il y a la poule… Et puis, il ya le cheval… Et puis, il y a le charretier… Et puis, il n’y arien…
Encore une très longue suite de points…
– Et puis, il y a le cycliste !
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**
Il y a le cycliste… C’est entendu…
Mais il y a aussi l’automobiliste…
Ayons le courage de le confesser. Peut-être,de toutes les bêtes de la route, est-ce la pire ?
Je le sens par moi-même. Quand, les pieds ausol, et la tête calme, il m’arrive de faire mon examen deconscience, je suis épouvanté d’être, parfois, cette bête-là…
Et pourtant, cher monsieur Bourget, dans latenue générale de mon existence, je ne suis pas un snob qu’exaltele spectacle de la richesse, ni un méchant qu’offense le spectaclede la misère. Sans pose, sans littérature, sans arrière-penséed’ambition, puisque je n’en attends aucune place, aucun mandat,aucune décoration, – j’ai grand pitié du malheur humain. Chaquejour, de plus en plus, je m’indigne que, – quelle que soitl’étiquette, même la plus rouge, sous laquelle ils arrivent aupouvoir, – les hommes de pouvoir, par seul amour du pouvoir,fassent de l’inégalité sociale, soigneusement cultivée, une méthodetoujours pareille de gouvernement, et qu’ils maintiennent, avecâpreté, dans les conditions du plus dur, du plus injuste esclavage,un prolétariat douloureux qui travaille à la richesse d’un pays,sans qu’on l’admette jamais à y participer. Et puisque le riche –c’est-à-dire le gouvernant – est toujours aveuglément contre lepauvre, je suis, moi, aveuglément aussi, et toujours, avec lepauvre contre le riche, avec l’assommé contre l’assommeur, avec lemalade contre la maladie, avec la vie contre la mort. Cela estpeut-être un peu simpliste, d’un parti pris facile, contre quoi, ily a sans doute beaucoup à dire… Mais je n’entends rien auxsubtilités de la politique. Et elles me blessent comme uneinjustice.
Eh bien, quand je suis en automobile, entraînépar la vitesse, gagné par le vertige, tous ces sentimentshumanitaires s’oblitèrent. Peu à peu, je sens remuer en moid’obscurs ferments de haine, je sens remuer, s’aigrir et monter enmoi les lourds levains d’un stupide orgueil… C’est comme unedétestable ivresse qui m’envahit… La chétive unité humaine que jesuis disparaît pour faire place à une sorte d’être prodigieux, enqui s’incarnent – ah ! ne riez pas, je vous en supplie – laSplendeur et la Force de l’Élément. J’ai noté, plusieurs fois, aucours de ces pages, les manifestations de cette mégalomaniecosmogonique.
Alors, étant l’Élément, étant le Vent, laTempête, étant la Foudre, vous devez concevoir avec quel mépris, duhaut de mon automobile, je considère l’humanité… que dis-je ?…l’Univers soumis à ma Toute-Puissance ? Pauvre Élémentd’ailleurs, à qui il suffit d’une petite charrette en travers duchemin, pour qu’il s’arrête, désarmé et penaud… PauvreToute-Puissance qu’une pierre, sur la route, fait culbuter dans lefossé !
Il n’importe… il n’importe.
Puisque je suis l’Élément, je n’admets pas, jene peux pas admettre que le moindre obstacle se dresse devant lecaprice de mes évolutions. Non seulement, il n’est pas de ladignité d’un Élément qu’il s’arrête, s’il ne le veut pas, mais ilest absolument dérisoire et inconvenant qu’une vache, un paysan quise rend au marché, un charretier qui va livrer à la ville des sacsde farine ou de charbon, que tous ces gens qui accomplissent debasses besognes quotidiennes, l’obligent de ralentir sa marcheinvincible et dominatrice.
– Rangez-vous… Rangez-vous… C’estl’Élément qui passe !
Et non seulement je suis l’Élément, m’affirmel’Automobile-Club, c’est-à-dire la belle Force aveugle et brutalequi ravage et détruit, mais je suis aussi le Progrès, me suggère leTouring-Club, c’est-à-dire la Force organisatrice et conquérantequi, entre autres bienfaits civilisateurs, ripolinise les pensionsde famille, perdues au fond des montagnes, et distribue descabinets à l’anglaise, avec la manière de s’en servir, dans lespetits hôtels des provinces les plus reculées…
– Place donc au Progrès !…Place ! Place !
Ah ! bien oui !
Aux cris de la sirène, les hommes sortent deleurs maisons, quittent leurs champs, s’assemblent, me maudissent,me montrent le poing, brandissent des faux et des fourches, mejettent des pierres. Depuis Jésus, c’est toujours la même histoire.On se dévoue, pour les hommes… Et ils vous lapident, la veuleriedes temps ne permettant plus qu’ils vous crucifient !
N’est-ce pas la chose la plus déconcertante,la plus décourageante, la plus irritante que cette obstinationrétrograde des villageois, dont j’écrase les poules, les chiens,quelquefois les enfants, à ne pas vouloir comprendre que je suis leProgrès et que je travaille pour le bonheur universel ?Dégoûté de cet accueil, furieux de cette incompréhension, jepourrais bien les abandonner à leur sort ridicule, respecter leurmorne repos, passer dans leurs villages et sur leurs routes avecune lenteur régressive, une modération de vieille diligence… Maisnon… Il ne faut pas que leur stupidité m’empêche d’accomplir mamission de Progrès… Je leur donnerai le bonheur, malgré eux ;je le leur donnerai, ne fussent-ils plus au monde !…
– Place ! Place au Progrès !Place au Bonheur !
Et pour bien leur prouver que c’est le Bonheurqui passe, et pour leur laisser du Bonheur une image grandiose etdurable, je broie, j’écrase, je tue… Je terrifie ! Tout fuit,éperdu, devant moi… Les poteaux télégraphiques eux-mêmes sont prisde panique ; les arbres ont le vertige… l’épilepsie sembleconvulser les maisons… Dans les champs, je vois les chevaux, à lacharrue, se cabrer aussi follement que les chevaux de pierre deCoustou, rompre l’attelage, galoper en secouant leurs crinièreshorrifiées. Les vaches culbutent dans les fossés… Et derrière leJupiter, assembleur de poussières que je suis, la route se jonchede voitures brisées et de bêtes mortes…
– Plus vite ! Encore plus vite…C’est le Bonheur !
Le jour où je rentrai, enfin, de mon voyage,par la triste Argonne et les lugubres déserts de la ChampagnePouilleuse, je vis, entre La Ferté-sous-Jouarre et Meaux, je vis,de loin, un groupe de gens qui s’agitaient étrangement… Quelqu’unse détacha du groupe et me fit signe d’arrêter…
Une automobile, défoncée, tordue, gisait surle milieu de la route… À quelques pas, sur la berge, une petitepaysanne de douze ans à peine, gisait aussi, la poitrine broyée, laface toute sanglante… Penchée sur elle, une femme tentait de larappeler à la vie… Elle criait :
– Madeleine !… Ma petiteMadeleine !
Je m’approchai, examinai l’enfant, pratiquaisur le thorax des injections d’éther et de caféine, vainement,hélas !
– Elle est morte, dis-je à la mère.
Ses cris devinrent déchirants. Alors, lemaître de l’automobile renversée s’approcha à son tour. Il n’avaitaucune blessure, lui… Il était nu-tête, ayant perdu sa casquettedans la bagarre. Un peu de poussière blondissait sa barbe noire… Ildit :
– Ne vous désolez pas, ma brave femme.Sans doute, ce qui arrive est fâcheux, et, peut-être, eût-il mieuxvalu que je n’eusse pas tué votre enfant… Je compatis donc à votredouleur… J’y ai d’ailleurs quelque mérite, car, étant assuré,l’aventure, pour moi, est sans importance et sans dommage…Réfléchissez, ma brave femme. Un progrès ne s’établit jamais dansle monde, sans qu’il en coûte quelques vies humaines… Voyez leschemins de fer, les sous-marins… Je pourrais vous citer desexemples encore plus concluants… Parlons de ce qui nous occupe… Ilest bien évident, n’est-ce pas ?… que l’automobilisme est unprogrès, peut-être le plus grand progrès de ces tempsadmirables ?… Alors, élevez votre âme au-dessus de cesvulgaires contingences. S’il a tué votre fille, dites-vous quel’automobilisme fait vivre, rien qu’en France, deux cent milleouvriers… deux cent mille ouvriers, entendez-vous ?… Etl’avenir ?… Songez à l’avenir, ma brave femme ! Bientôts’établiront partout des transports en commun. Vous verrez despetits pays, aujourd’hui isolés, sans la moindre communication,reliés, demain, à tous les centres d’activité… Vous verrez seproduire de nouveaux échanges, surgir de nouvelles sources derichesses, toute une vie inconnue, inespérée, ranimer des régionsmortes… Dites-vous bien que votre fille s’est sacrifiée pour cela…que c’est une martyre… une martyre du progrès… Et vous serez toutde suite consolée… Maintenant, je vais prendre votre nom et votreadresse… Dès ce soir, j’écrirai à ma Compagnie d’assurances. C’estune excellente Compagnie… Elle vous offrira une petite indemnité…une indemnité, en rapport, bien entendu, avec votre situationsociale, qui me paraît plutôt médiocre… Enfin, soyez tranquille,elle fera les choses convenablement… Le plus à plaindre c’est moi…Regardez ma voiture… Il va falloir que je prenne le chemin de fer,pour rentrer à Paris, ce qui est toujours pénible, pour unvéritable automobiliste, comme je suis… Moi aussi je m’en console,en me disant que je travaille pour le progrès, et pour le bonheuruniversel… Adieu !
Je ne voulus pas infliger à un si parfaitchauffeur l’humiliation de rentrer à Paris, en chemin de fer. Jelui offris une place dans ma voiture.
Et, comme la mère, toujours penchée sur lecadavre de son enfant, continuait de sangloter :
– Ah ! me dit, tristement, cetéminent collègue, en s’installant, près de moi, le plusconfortablement possible… nous aurons bien de la peine à inculquerla véritable notion du progrès… à ces pauvres gens-là… Ils ont latê…
Il n’acheva pas sa phrase, qui devait secompléter ainsi : « Ils ont la tête tropdure ! » Peut-être, craignit-il que la petite paysanne,étendue sur la route, ne lui donnât un trop facile démenti…
Il était temps que je partisse… Depuis que jesentais le sol, sous mes pieds, mes idées d’automobiliste sebrouillaient… Et déjà je commençais à me demander, non sans quelqueterreur, si, réellement, j’étais bien le Progrès et leBonheur ?
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Un instant encore… et j’eusse certainementajouté, au dicton des bêtes de la route :
– Et puis, il n’y a rien… Et puis, il n’ya rien… Et puis, il y a l’automobiliste !…
