La douane allemande.
Ce qui nous arriva, quand nous franchîmes lafrontière allemande, à Elten…
Nous venions de passer un mois merveilleux, unmois enchanté, en Hollande, dans la douce et claire Hollande,encore tout émus de ses paysages de ciel et d’eau, de ses villespenchées, de ses musées. Il ne nous était rien arrivé de fâcheux,au contraire. Ici un accueil réservé et, au fond,bienveillant ; là, une hospitalité enthousiaste. Même enFrise, où une automobile est une bête presque inconnue, où lacuriosité hollandaise se montre parfois gênante, nous n’avionssuscité qu’une sorte d’étonnement respectueux… Du moins, cetétonnement, c’est ainsi que je me plus à le qualifier… Quand onfile sur les routes frisonnes, on voit, à chaque minute, passer deshommes au visage placide, qui mènent ces admirables chevaux, dontla peinture hollandaise consacre les belles formes rondes, de ceschevaux très noirs, à la haute encolure, à la robe luisante, quis’accordent si bien avec le paysage et décorent nos corbillardsparisiens avec tant de majesté… Ils s’arrêtaient pour nousconsidérer, laissant s’emballer leurs bêtes surprises… Je garde lesouvenir de celui que nous fîmes, en cornant, se retourner de loin,et qui, sans plus se soucier de son cheval parti et galopant, àfond de train, dans le polder, demeura pétrifié d’admiration,immobile au bord de la route, son chapeau à la main…
Je me rappelais aussi qu’à Edam, ayant laissél’automobile à la garde de Brossette, pour prendre le coche d’eauqui mène à Volendam, nous avions été entourés, subitement, par leshabitants de tout le village… Il y avait là de jolies fillessouriantes, parées de bijoux et de dentelles ; il y avaitsurtout des hommes, dont l’aspect nous inquiéta. Ces colosses,calmes et rasés, très beaux sous leurs bonnets de peau de mouton etdans leurs amples culottes bouffantes, me faisaient penser à cespaysans héros, leurs ancêtres, qui boutèrent, hors de leurRépublique, notre bouillant Louis XIV, ses fringantescavaleries, ses infanteries si bien dressées, ses cuisines et sesdames, non sans garder quelques bannières et drapeaux, et quelquescanons historiés. Et je m’imaginai qu’ils examinèrent ces trophéesdu même regard fier et conquérant dont leurs descendantsexaminaient notre machine… À notre retour de Volendam, j’appris deBrossette, qu’il avait été traité royalement et que ces braves genslui avaient offert un banquet.
– Seulement, expliqua Brossette,… j’ai dûen promener quelques-uns,… les notables de l’endroit,… et y allerd’une conférence sur le mécanisme…
– Vous savez donc le hollandais ?lui demandai-je…
– Non, monsieur… Mais il y a les gestes…C’est égal… ce sont des types, vous savez !… Et je ne m’yfierais pas…
Oui, mais l’Allemagne ?… Ses douaniersrogues, ses terribles officiers, son impitoyable police ? Lesépreuves allaient maintenant commencer. Je regrettai, ah !combien je regrettai, à ce moment, de n’avoir pas l’âme chimériquede M. Déroulède, pour, d’un geste, rayer à jamais de la cartedu monde ce barbare pays !
Nous arrivâmes, venant d’Arnheim, vers quatreheures de l’après-midi, à Elten. Je cherchai longtemps où pouvaitbien être la douane… On m’indiqua un petit bâtiment, modeste etfamilial, que nous eûmes la surprise de trouver vide… Je heurtailes portes et appelai vainement, plusieurs fois… À grand’peine, jefinis par découvrir une bonne femme, assise, dans le coin d’unepièce, et qui reprisait pacifiquement des bas… Elle avait de largeslunettes, un visage vénérable et très doux. Elle était sourde. Prèsd’elle, un chat jaune dormait, roulé en boule sur un vieux coussin…Un pot de terre chantait sur la grille d’un fourneau. J’eus beauinspecter la pièce, pas le moindre appareil de force, nulle part…pas de râtelier avec sa rangée de fusils,… nul casque à pointe,…pas même un portrait de l’Empereur Guillaume, aux murs… Je crus queje m’étais trompé. Avec beaucoup de difficultés, je mis la bonnefemme au fait de ce qui m’amenait.
– Oui… oui, fit-elle, en se levantpesamment… c’est bien ici…
Elle posa ses lunettes et son ouvrage sur unetable encombrée de paperasses, de registres, de livres à souche. Lechat réveillé s’étira voluptueusement… Elle dit ensouriant :
– Un beau temps pour voyager… Na !…Venez avec moi… C’est à deux pas…
Nous traversâmes la rue. Elle me fit entrerdans un cabaret où un gros homme, très rouge de figure et trèscourt de cuisses, fumait sa grande pipe, assis devant une chope debière… Quoiqu’il fût tout seul, il semblait s’amuserextraordinairement. Peut-être songeait-il à nos défaites, à sesvictoires ? Car, à quoi peuvent bien songer lesAllemands ? – La femme lui dit quelques mots.
– Ah ! ah ! fit le gros homme…Très bien… très bien ! Nous allons voir ça…
Je remarquai alors qu’il était coiffé, assezcomiquement, d’une casquette anglaise, qui lui collait au crâne, etque ses vêtements, déteints, ne rappelaient l’uniforme que par deuxou trois boutons de cuivre et par un liseré, où le rouge ancienreparaissait, çà et là, à de longs intervalles… Nous sortîmes.
Il tourna autour de la voiture, l’examina avecune curiosité réjouie… Brossette le suivait, prêt à ouvrir lescoffres à la première réquisition… Moi, j’extrayais de ma poche lefameux portefeuille… Et tel fut le dialogue qui s’engagea entre uncitoyen français et un douanier allemand :
– Ça va bien, hein ?
– Assez bien…
– Ça va vite ?
– Assez vite, oui.
– Trente kilomètres ?
– Oh ! Plus… plus…
– Sacristi !… C’est joli… c’estjoli…
Il passa la main sur la poire de la trompe,gonfla ses joues, souffla :
– Beuh ? Beuh ?…
– Oui…
– C’est joli… Et vous allez àKrefeld ?
– Non… à Dusseldorf…
– À Dusseldorf ?… Sapristi !…Alors, dépêchez-vous… Houp !… Houp !… Houp !
Il me frappa amicalement surl’épaule :
– Français, hein ?…
– Oui…
Il me serra fortement la main, et, m’indiquantla route :
– Dusseldorf… la première à droite… ÀEmmerich, vous passez le Rhin, sur le bac… Houp !Houp !
Je demandai :
– La route est mauvaise, hein ?
– Mauvaise ?… C’est comme du parquetciré… Houp !
Avant de virer, selon les indications dudouanier, je me retournai… Je le vis planté au milieu de la route,qui agitait en l’air sa casquette, en signe de bon voyage.
Nous fûmes longtemps à revenir de notreétonnement.
– Ça doit cacher quelque chose deterrible, dit l’un de nous… Attention, Brossette… Et pas sivite !
C’est ainsi que nous entrâmes enAllemagne.
