Le Cavalier Fortune

Chapitre 11Où Fortune soupe avec feu l’inspecteur Bertrand.

La porte intérieure s’ouvrit etChizac-le-Riche parut, reconduit par une belle petite femme grasseet blonde qui dont le frais visage portait le grand deuil de veuve,mais respirait la plus complète sérénité.

– Cachez-moi, dit Fortune aux bambins.

Il le couvrirent aussitôt, laissant passerseulement les cornes de son chapeau et la pointe de ses bottes.

– Est-ce parce qu’il a des œufs sous les yeuxque tu as peur ? demanda Alexandre.

– Non, répondit Marguerite, c’est parce qu’ila une ficelle en dedans qui remue sa bouche comme celle dePolichinelle.

Derrière la petite femme blonde et prospère,venaient les deux aînés de la famille, M. Charles et MlleJoséphine, qui allaient gravement et avaient l’importance despersonnes de douze à quatorze ans.

Chizac dit, en voyant le monceau d’enfantssous lequel il ne devinait point Fortune :

– Dieu bénit les grandes familles, ma bonnedame. Ce pauvre Bertrand s’était fait bien des ennemis parl’adresse qu’il déployait dans son état, et l’audace desmalfaiteurs augmente en même temps que leur nombre. Combienavez-vous de chers petits ?

– Dix ! répondit Mme Bertrand, encomptant la dernière, qui est en nourrice.

– C’est vrai, c’est vrai, murmuraChizac ; ce pauvre excellent ami me l’avait dit la dernièrefois que nous avons déjeuné ensemble… car il venait déjeuner chezmoi bien souvent.

Il mit la main à sa poche et en retira ceportefeuille gonflé que nous vîmes pour la première fois au cabaretdes Trois-Singes.

– Dix mille livres ! ce n’est pas assezpour tant de petit monde, reprit-il avec un accent de bonté quiaurait dû soulever un concert de bénédictions.

– Merci ! prononça la petite femme blondepresque sèchement en recevant un second bon de caisse de 20 000livres.

Il n’y avait pas dans son accent le moindreatome de reconnaissance.

– Quand Chizac voulut embrasserMme Bertrand pour opérer sa sortie, elle se recula, et c’est àpeine si M. Charles se laissa caresser le menton.

– Je reviendrai, dit cependantChizac-le-Riche, et toute cette chère couvée aura du pain sur laplanche avant qu’il soit peu.

Prudence, la servante, lui ouvrit la porte del’escalier et la ferma sur lui sans dire gare.

Dès qu’il fut parti, Mme Bertranddemanda :

– Soupe-t-on ?

Cette jeune et jolie veuve, mère d’un si grandnombre d’orphelins, ne paraissait point, en vérité, mourir demélancolie.

Prudence répondit en parcourant des yeux lachambre :

– Il y en a un autre… Où donc a passé celuiqui avait un habit d’exempt ?

Alors ce fur un grand brouhaha de cris et derires. La montagne d’enfants trembla sur sa base et se déchira,laissant à découvert notre cavalier qui secouait son jabot etdéfripait ses manchettes.

En même temps un aboiement sonore, partant dufond de la maison, répondit au tapage des enfants, et le beau chienFaraud, entrant comme un tourbillon, passa par-dessus la tête desdeux plus petits pour mettre ses deux pattes sur les épaules deFortune.

– Tiens, tiens, dit Prudence, la bête leconnaît !

Et les enfants de crier en chœur :

– Petite mère, celui-là est un bon, il saitjouer au cheval fondu.

– Vous avez à me parler, Monsieur !demanda la veuve, qui glissait dans sa bourse les deux bons decaisse apportés par Chizac.

Faraud, qui venait de quitter Fortune aprèslui avoir fait politesse, bondit vers Mme Bertrand et flairala bourse avidement, tandis que Prudence disait tout bas à samaîtresse :

– Il vient de la part de messieurs duBailliage.

– Mettez toujours le couvert, répondit lapetite veuve ; messieurs du Bailliage ne me doivent rien et jene leur dois pas grand-chose. Entrez, mon maître.

Elle fit passer Fortune devant le troupeau desenfants, qui se précipita en tumulte vers l’intérieur de la maison,où bientôt on les entendit rire et jouer à triple carillon.

Fortune était seul avec la petite veuve dansune chambre meublée très proprement et même avec une sorte de luxebourgeois.

L’odeur de la cuisine arrivait là, si vive etsi appétissante, que Fortune passa sa langue sur ses lèvres.

– Que veulent messieurs du Bailliage ?demanda Mme Bertrand, après avoir offert un siège à notrecavalier.

– La peste ! répondit celui-ci, vous avezl’air de savoir ce que parler veut dire, ma commère, et c’est tantmieux pour vous puisque vous êtes chargée d’une si nombreusefamille. Avec une vache à lait comme ce Chizac, vous n’aurez pasbesoin de chercher un autre époux. Ne froncez point le sourcil.Dieu me préserve de vous souhaiter du mal. Je suis déjà l’ami detous vos chérubins, et il n’y a qu’une chose qui me chiffonne,c’est que maître Bertrand, l’inspecteur, était un brave homme, endéfinitive, et que vous menez son deuil par trop gaiement à lamaison.

La petite femme rougit un peu et répondit enbaissant son regard sournois :

– Est-ce là ce que messieurs du Baillage vousont chargé de me dire ?

– Messieurs du Bailliage, répondit Fortune,m’ont donné mission de venir ici pour avoir tous les détails sur lamésaventure du malheureux inspecteur…

– Je ne sais rien, voulut interrompreMme Bertrand.

– Prenez garde, dit Fortune en essayant auhasard un peu de sévérité. On se doutait bien là-bas que vous aviezquelques raisons de ne point parler, car on m’a donné l’ordred’insister et de vous faire sentir le danger qu’il y a pour vous àgarder le silence.

Mme Bertrand se mordit les lèvres etFortune n’aurait point su dire, en vérité, si elle étaitdéconcertée jusqu’au malaise ou si elle avait tout uniment la bonneenvie de lui rire au nez.

– Est-ce qu’on me soupçonnerait ?murmura-t-elle d’un accent équivoque.

– Je ne dis pas cela, répliqua Fortune, maisil y a un mystère en tout ceci, bonne dame, et il est impossibleque vous n’ayez point essayé d’en avoir le cœur net.

– Je ne sais rien, répliqua la veuve.

Elle ajouta presque aussitôt après :

– Les enfants sont habitués à prendre leurrepas à heure fixe, mon maître.

– C’est-à-dire que vous ne demanderiez pasmieux que de me voir les talons ? s’écria notre cavalier. Moi,je ne demande pas mieux que de vous laisser tranquille, car l’odeurde votre rôti me met en goût et il me tarde d’être à la gargote.Mais le devoir avant tout, ma commère. Je vous appelle ainsi parceque vous êtes une veuve du métier… quoique j’aie idée qu’on vousverra rouler carrosse quelque jour, si le Chizac vient seulementvous voir une ou deux fois toutes les semaines…

Mme Bertrand mit le point sur la hanche,comme pour faire une verte réplique ; mais elle ne parlapoint.

– En un mot comme en mille, repritFortune ; quand on a porté un mort à la Montre du Châtelet, oùvingt personnes ont pu le voir sur la table de marbre, et quand cemort a disparu comme si le diable l’avait emporté, c’est bien lemoins que messieurs du Bailliage aient le droit d’interroger laveuve de ce mort et de lui demander si par hasard, elle ne sauraitpoint le secret du diable.

Il y avait sur le minois grassouillet de laveuve, sitôt consolée, une expression d’impatient dépit, mais ellese borna à répondre pour la troisième fois :

– Je ne sais rien.

– Moi, je sais tout ! dit Fortune, qui seleva en prenant un air terrible.

La petite veuve mit son mouchoir sur sabouche, peut-être pour cacher son effroi. Mais en ce moment laporte du fond s’ouvrit et Prudence dit :

La soupe est servie.

Elle laissa grande ouverte, en se retirant, laporte qui donna issue au tapage plus joyeux des enfants, auxaboiements de Faraud et à une voix d’homme dont les mâles accentsne parvenaient point à dominer ce tumulte.

Fortune écouta cette voix et regardaMme Bertrand avec stupéfaction.

Mme Bertrand mordillait son mouchoir, et,en vérité, les yeux de cette mère de famille étaient aussiespiègles que ceux de ses enfants.

– Qui donc est cet exempt, Julie ?demanda la voix mâle dans un instant d’accalmie.

La veuve qui avait ce petit nom : Julie,répondit :

– Je croyais connaître tous les exempts duBailliage…

– Je suis de la Prévôté, s’empressa de direFortune.

– Et aussi de la Prévôté ; continuaMme Bertrand ; mais celui-ci est peut-être unnouveau.

La voix mâle ordonna :

– Range-toi, Joséphine ; mets-toi decôté, Charles, que je voie la figure de cet olibrius !

– Corbac ! pensa notre cavalier, c’est savoix, ou que le diable m’emporte ! Est-ce qu’il va falloir endécoudre ? Il serait plutôt temps de souper.

Il regardait de tous ses yeux par la porteouverte qui lui montrait le potage fumant sur une table entouréed’une multitude de couverts ; mais la voix partait d’unechambre qui était de l’autre côté de la salle à manger et quin’avait point de lumière.

L’inquiétude de Fortune fut mise à fin par unlarge éclat de rire qui partit de la chambre noire.

– Eh ! mais, s’écria la voix mâle, c’estle pauvre garçon qui s’est endormi dans le trou de GuillaumeBadin ! Comment s’appelait-il donc ? le cavalier Fortune,je crois ! C’est lui qui m’a ouvert la porte du caveau de laMontre. Femme, invite-le à manger la soupe ; il est des amisde Thérèse Badin.

Mme Bertrand, redevenue la plus gracieusedes bourgeoises, tendit aussitôt sa blanche main à notre cavalier,qui resta muet de stupeur.

– Allons, dit-elle en l’entraînant vers latable, à la soupe !

Par l’autre porte entrait maître Bertrand, quitenait deux marmots sur chaque bras et un cinquième commodémentassis à califourchon sur sa nuque.

– La mule du pape ! gronda Fortune, cen’est pas que je n’eusse un petit peu d’idée de tout cela, mais jene voulais pas y croire ! Vous n’étiez donc pas assassiné,maître Bertrand ?

– Si fait bien, répondit l’inspecteur, maisnous allons parler affaire quand les petits seront couchés.

Les petits repartirent à l’unanimité ens’éparpillant autour de la table :

– Nous ne nous coucherons pas ! Celui-làjoue trop bien au cheval fondu ! Après souper nous sauteronssur son dos ; et toi, mon papa, tu sauteras, par-dessus toutle monde.

Feu l’inspecteur Bertrand, ressuscité, nesembla point repousser très loin ce terrible programme.

– Vous voyez, cavalier, dit-il en prenantplace au centre de la table, j’ai des beaux enfants et une joliepetite femme, bien capable de m’en faire d’autres.

– Bertrand ! voulut interrompre Julie enrougissant.

– Madame, dit Fortune en s’inclinant, j’ai ouïparler d’un ancien roi de Champagne, nommé Priam, autant que jem’en souvienne, à qui sa femme avait donné cinquante fils etcinquante filles.

– C’est vrai que ce Priam était de Troie,répliqua l’inspecteur en riant ; mais nous nous contenterons àmoins, et voici ce que je voulais dire : Sers la soupe,Julie ! Je voulais dire que, n’ayant point de rentes nid’héritage, j’ai dû m’ingénier pour tenir tout cela frais et propreet gras aussi ; mon métier d’inspecteur me donnait juste cequ’il fallait pour nourrir ma maisonnée avec du pain sec ; mafoi ! personne n’aimait cela ici, ni les grands, ni lespetits… Avez-vous faim, cavalier ?

– Une faim de loup ! maître Bertrand.

– Tout est au mieux, vous verrez que nousavons bonne table. Pour mettre du beurre dans mes épinard, j’aiajouté deux ou trois cordes à mon arc, en tout bien tout honneur,et je ne donnerais pas mes émoluments pour ceux d’un président àmortier, cavalier Fortune. Comment trouvez-vous monpotage ?

– Maître Bertrand, je le trouve pardélices !

– Vous êtes un homme de bon goût. Et,d’ailleurs, vous avez joué avec les petits ; vousm’allez ! Voyez comme cette marmaille se tient droite àtable ; ils ont la religion du déjeuner, du dîner et dusouper. La mère les a dressés à cela. Le reste du temps ils sontles maîtres.

Par le fait, toute la couvée, depuis MlleJoséphine et M. Charles jusqu’à Pierre et Julienne ; lesdeux bébés, gardait une tenue irréprochable et dévorait avec ungrave appétit.

– Julie, demanda tout à coup maître Bertrand,combien ce bon M. Chizac t’a-t-il donné, ce soir ?

– Deux billets de caisse de dix mille livreschacun, répondit Mme Bertrand.

L’inspecteur cligna de l’œil à l’adresse deFortune.

– J’ai fait d’assez jolies affaires en ma vie,dit-il, mais jamais une seule de cette taille-là. Il y en aura pourtout le monde. Appelle Faraud, Julie.

Mme Bertrand, qui était l’obéissancemême, appela Faraud sans demander d’explication.

Le chien se mit aussitôt à flairer la poche oùelle avait serré sa bourse. En flairant il donnait comme un limierau bois.

– Connaissez-vous cela, cavalier ?demanda l’inspecteur.

– Oui, répondit Fortune, je connais cela.

– C’est curieux, dit maître Bertrand, et ce LaPistole est un drôle de corps. Nous en reparlerons après le repas…Prudence, ma fille, va nous chercher à la cave, dans le coin dedroite, un flacon de bon vieux vin de Bourgogne que m’envoie lefaussaire. Ne te trompe pas ! il est auprès du pommard quinous vient du banqueroutier.

Fortune, à qui on venait de servir une tranchede rôti merveilleusement rissolée, lâcha tout à coup sa fourchetteet son couteau et se mit à se frotter les mains la bouchepleine.

– Le cavalier trouve notre filet de bœuf cuità point ? dit madame Bertrand flattée.

– Chez vous, répondit Fortune, je trouve toutcharmant, tout exquis, tout admirable : mais ce n’est pascela, par la corbleu ! qui cause ma meilleure jubilation,quoique je fusse à jeun depuis hier soir. Ce qui me fait rire, cequi me donne envie de chanter à pleine voix comme si j’étais aulutrin, c’est l’idée que nous sommes au bout de nos peines !Puisque vous voilà vivant et en pleine santé, maître Bertrand, noustenons bel et bien le Chizac !…

L’inspecteur, était en train de déboucher avecun soin minutieux le bourgogne du faussaire.

Il hocha la tête gravement.

– Cavalier, répondit-il, on ne tient jamaisles gens qui ont des millions. Les millions sont sorciers. Lesmillions sont sacrés. Soupons tranquillement, je vous l’ai ditaprès le repas, nous parlerons affaires :

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