XVIII
Vous pouvez me croire sur parole. Je ne fuspas long à atteindre le Black-Castle. Et, en vérité, c’était unadmirable spectacle. Le bâtiment n’était plus qu’une fournaise. Lalune s’était couchée, et la lueur rouge se réfléchissait sur leciel noir. Les quatre murailles étaient debout, l’intérieur seulbrûlait, et les fenêtres semblaient autant d’yeux, clignotant deflammes et de fumée. C’était l’immense craquement d’un vaisseausoulevé par la tempête.
La foule avait forcé la grille du parc et setenait inquiète, curieuse, à quelque distance du bâtiment incendié…Les gerbes d’eau s’élançaient des pompes en panaches blanchâtres etretombaient sur cette masse qui grésillait.
Mais les hommes ! Golding et sescompagnons ! Je ne restai pas longtemps dans l’incertitude. Jeles aperçus tous trois sur le sommet du bâtiment… ombres noirescomme celles des démons, se détachant dans la clarté brillantecomme les découpures d’un théâtre de marionnettes, sur le fondlumineux de la toile. Là, encore, ils semblaient lutter : ceque nul ne comprenait, je le devinais, moi seul. Ils sepoursuivaient, se frappaient, s’accrochaient l’un à l’autre, sanschercher à s’échapper, mais veillant à ce qu’aucun d’eux nes’échappât.
Cependant une forte prime avait été offerte àqui les sauverait. Je ne me rappelle pas bien le chiffre, je croisque c’était deux cents dollars.
Quelqu’un se dévouerait-il ? Si jetentais moi-même ce sauvetage impossible ! non pour lamisérable prime ; sur mon âme, j’aurais donné le quintuplepour qu’ils fussent sains et saufs, car avec eux le problèmem’échappait. Et je ne savais rien. Cette pensée me torturait, je medéchirais la poitrine avec mes ongles. Et la flamme montait,montait. Parfois les trois hommes disparaissaient derrière un voilede feu et de fumée. Alors il me semblait qu’ils m’échappaient et,malgré moi, je laissais échapper un cri de douleur.
Tout à coup j’entendis un fracas épouvantable.Malédiction ! ce fut un effondrement, un écroulement au milieudes clameurs ; des gerbes tourbillonnantes s’élancèrent versle ciel, puis des milliers de paillettes étincelantes. Et le crides travailleurs, s’excitant les uns les autres ! et lebruissement de l’eau tombant sur les charpentesembrasées !
Puis, quelque chose me frappa au front. Jechancelai, étourdi. Je voulus résister à cette force inerte quim’entraînait. Mais il me sembla que mon cerveau se faisait deplomb, des lueurs rouges scintillèrent devant mes yeux, mes jambestitubèrent comme celles d’un homme ivre…
Je tombai : mais, au moment même où jetouchais la terre, inerte, perdant le sentiment et la pensée, il mesembla percevoir, dans mon oreille, par un dernier ébranlement d’unsens engourdi, ce mot répété par mille voix : Sauvé !sauvé !
Sauvé ! Qui donc ?
