Histoires incroyables

III

Pénétrons dans Quiet-House.

Il est sept heures du soir. Il fait presquenuit. Si bizarre qu’elle soit à l’extérieur, la maison est plusétrange encore à l’intérieur. Pas une pièce régulière et qui aitréellement droit au titre de chambre. Essayons cependant dedécrire.

D’abord, les caves ne font qu’un avec lerez-de-chaussée et le premier étage. Seul, le second étage paraîtsoutenu par un plancher immobile. Tout l’espace qui s’étend depuisce plancher jusqu’au sol à fleur de fondations est rempli par descaisses de diverses grandeurs que soutiennent dans le vide deschaînes et des cordes fonctionnant au moyen de poulies fixées à despoteaux de fer.

Ces caisses sont de grande taille, plus hautesqu’un homme ordinaire et formant un cube régulier. Elles sontmunies d’une porte. Les poteaux de fer ont des bras mobiles quitournent sur eux-mêmes, si bien que les caisses peuvent changer deposition sur toute la largeur de la maison ; au moyen dechaînes et de poulies mises en mouvement par un mécanisme dont lesengrenages se voient de tous côtés, on peut les descendre à tellehauteur qu’on le désire. Quand toutes ces caisses sont élevées enl’air, elles laissent absolument libre le fond des caves.

Ici, il est plus facile de se rendre compte dela nature du lieu. Ce ne sont que fourneaux de formes bizarres,appareils de toute nature, cornues, alambics, matras ; puisdes instruments de mécanique, une énorme machine électrique dont ledisque de verre mesure plus de deux mètres de diamètre.

Ce sont là matériaux de chimiste et dephysicien, à n’en point faire doute un seul instant.

Toute la portion de la façade qui regarde ducôté du jardin, dont nous parlerons plus loin, est percée de hautesouvertures, qui se ferment à volonté au moyen de volets glissantdans des rainures ad hoc.

Dans les coins, des amas de matières decouleur noirâtre, débris métalliques et rouillés. Aux murs, presqueà ras du sol, des planches supportant des bouteilles, à demi oucomplètement remplies de sels, de poudres, d’extraits, le toutétiqueté soigneusement.

En un point spécial, une planchette clouée àla muraille, et percée de trous au milieu desquels on voit desboutons blanchâtres, surmontés de petits écriteaux, portant cesmots : Me Aloysius, – Me Truphêmus, – Salle à manger, –Bibliothèque.

Ces mêmes indications se répètent sur lescaisses de bois. Les boutons mettent en jeu des appareilsélectriques. Selon qu’on presse celui de droite, de gauche ou dumilieu, la chaîne qui se déroule laisse descendre le cabinetd’Aloysius ou la bibliothèque. On adapte une échelle qui va du solà la caisse, on ouvre la porte, et on s’introduit dans laboîte.

Au moment où nous jetons dans Quiet-House unregard indiscret, Truphêmus est au fond de la cave, et à la lueurd’une lampe de forme bizarre, dont se dégage la lumière blanche del’électricité, suit dans un creuset le travail de transformationqui s’opère. Mais Truphêmus est visiblement préoccupé. Ses yeuxronds regardent mal, et sa pensée ne va pas droit son chemin.

Aussi, en un moment donné, fait-il un geste dedécouragement suivi d’un autre geste de décision. Il vient deprendre une résolution. Il écarte le creuset du foyer électriquequi maintient la fusion. Puis il se dirige vers le tableauindicateur et pousse violemment le bouton d’Aloysius. Un peu tropfort, en vérité, car voilà la chaîne qui tourne sur la poulie avecun grincement rapide, et la boîte qui descend comme si elletombait ; mais les ressorts sont solides. La caisse s’arrêteavec un tressautement.

Truphêmus applique l’échelle, étendant lesbras autant qu’il est en lui, pour permettre l’ascension de sonventre proéminent. Il ouvre la porte.

Aloysius a été à demi renversé par le choc. Etses membres osseux ont quelque peu souffert dans cette descentebrusque.

– Que diable ! mon ami, s’écria-t-il àl’apparition de Truphêmus, qu’est-ce qui vous prend ? Votrevisite ressemble à la chute d’une avalanche.

Truphêmus ne répond pas. Il refermesoigneusement la porte, et par un mouvement instinctif regardeautour de lui pour s’assurer que nulle oreille indiscrète ne peutentendre ce qu’il peut avoir à confier à son confrère. Et de fait,vu la disposition des lieux, la chose eût été vraimentmalaisée.

– En tous cas, reprend Truphêmus, en réponse àla vive interpellation de son ami, chute est impropre. L’avalanchedescend, et je monte.

– Soit. Du reste, le point est peu important,et votre purisme peut me faire grâce pour cette fois. Enfin, dequoi s’agit-il ? Avons-nous quelque accident en bas ?

– Aucun.

– Le brome va-t-il bien ?

– Admirablement.

– Le cyanure de potassium secomporte ?…

– Comme il convient.

– J’en suis fort aise, car vous m’aviez faitune peur !…

– La peur n’est qu’une contractionmusculaire…

– Et involontaire. Mais ce n’est pas laquestion. Expliquez-vous, je vous prie, car j’ai hâte de meremettre au travail.

Maître Truphêmus, ainsi mis en demeure des’exécuter, posa sa rotonde personne sur une pile de livres gisantà terre, et, appuyant son visage entre ses deux mains, les coudesportant sur ses genoux, regarda Aloysius de ses yeux d’un bleumat.

– Cher ami, je crois que, depuis notre liaison– ou mieux notre association scientifique – nous n’avons qu’à nouslouer des progrès obtenus…

– J’en tombe très volontiers d’accord. Et,puisque j’en trouve l’occasion, permettez-moi de reconnaîtrel’étonnante faculté d’intuition dont vous êtes doué et qui nous apermis de résoudre des problèmes devant lesquels les plus savantsavaient reculé…

– Comme aussi je vous demanderail’autorisation de rendre justice aux surprenantes preuves deténacité et de persévérance dont vous avez donné des témoignagesextraordinaires.

Les deux savants saluèrent. On se serait crudans une Académie.

– Passons ! dit Truphêmus.

– Passons ! dit Aloysius.

– Et au nombre de ces problèmes, je prendraila liberté, continua Truphêmus, de signaler tout particulièrementcelui de l’alimentation. Vous connaissez la question aussi bien, jedois même ajouter mieux que moi ; cependant laissez-moirésumer les découvertes que nous avons réalisées.

Aloysius ferma les yeux et croisa ses doigtsqui craquèrent. Il écoutait.

– De quoi se nourrit le corps humain ?Reprenons pour quelques moments le langage des routiniersignorants. À cette question, ils répondent… quoi ? Que lecorps se nourrit de substances végétales et animales ; lesaliments doivent être tirés de ces deux espèces de la nature, etils excluent les substances purement minérales.

– Comme si les Otomaques et les Guamos desbords de l’Orénoque ne se contentaient pas de terreseule !

– En effet… reprit Truphêmus, dont le tonindiqua le regret d’être interrompu. Je continue. Mais qu’est-ceque les substances végétales ou animales, sinon des combinaisonsdiverses d’éléments primordiaux nécessaires à la nutrition ;éléments peu nombreux, et qui seuls, j’insiste sur le mot,concourent utilement à l’entretien de la machine humaine ?Précisons. Tout ce qui est nourriture se compose de matièresazotées mêlées à d’autres substances privées d’azote. Et là est lepoint, j’ose le dire, où nous avons véritablement franchi d’un seulbond la limite que nous imposait la stupidité des impuissants…Partant de ce principe, que l’azote est le nutritif par excellence,nous nous sommes dit : Pourquoi l’humanité se crée-t-elledepuis si longtemps des tracas et des dangers sans nombre, pourchercher dans tous les pays du monde des substances de saveur, deforme, de couleur diverses, quand il est si simple…

– De s’en tenir aux éléments même de lanourriture.

– Parfaitement, et pour cela faire, quefallait-il ?

Ici Truphêmus appuya lentement sur chaquemot.

– Analyser des éléments du corps de l’homme,en établir les quantités proportionnelles, afin de les remplacer aufur et à mesure de leur épuisement.

– En vérité, dit Aloysius, on ne sauraiténoncer plus clairement nos idées.

– L’homme, continua Truphêmus visiblementflatté de cet hommage direct, contient de l’oxygène, del’hydrogène, de l’azote, du phosphore et du fer… Si, parcombinaison binaire ou tertiaire, ces éléments produisent dessubstances diverses, sels, acides ou autres, sous l’influence de lavie, elles produisent la matière organique, et, comme l’a si biendit le grand Berzélius, les matières organiques sont des oxydes deradicaux, qui eux-mêmes résultent, les uns de deux éléments,carbone et hydrogène, ou carbone et azote ; les autres detrois éléments, carbone, hydrogène et azote… Mais passons sur lesdétails.

– Oui, passons ! répéta Aloysius.

– Devions-nous donc accepter, sans mot dire,la ridicule condamnation prononcée par l’ignorance contre quiconquetenterait de reconstituer les matières organiques ?Dœbereiner, Hatchett et Wœhler ne nous avaient-ils point prouvé quela solution du problème était proche ? Qu’avait-il manqué àleurs expériences pour qu’elles fussent définitives ?

Et Truphêmus regarda son vieux compagnon d’unair malin. Aloysius sourit.

– Oui, que leur avait-il manqué ? dit-ilà son tour.

Il y eut un moment de silence. Les deuxsavants savouraient leur triomphe en le renouvelant par laconversation. Mais Truphêmus reprit le premier sagravité :

– Il leur avait manqué, à ces précurseursd’Aloysius et de Truphêmus, de comprendre que si les combinaisonss’effectuaient, c’était sous l’influence d’un principe qu’il n’estpas donné à l’homme de définir, mais dont il constate l’existence…à savoir le principe de la vie, et que par conséquent, pour que lamatière organique se produisît, il fallait que les combinaisons sefissent sous l’influence de ce même principe. En un mot, et pourfinir, il suffisait d’introduire dans le corps humain l’oxygène, lecarbone, l’azote et l’hydrogène, pour que sous l’action de la viela matière se reconstituât.

– Et quand on songe, dit Aloysius pensif, quedes générations successives ont souffert de la faim parce qu’ellesne pouvaient se procurer de froment, de viandes ou de légumes.

Chacun de ces trois mots avait été prononcéavec un dédain intraduisible, qui s’accentua d’ailleurs dans unricanement de Truphêmus.

– Pourtant, la sagesse des nations,objecta-t-il, n’avait-elle pas tracé à l’humanité sa véritable voiedans cette phrase : « Vivre de l’air du temps… »Mais passons.

– Passons ! répéta encore une foisAloysius.

– Il s’agissait donc d’opérer l’ingestion dansl’organisme humain, et pour les soumettre à son action, deséléments premiers de toute nourriture, après avoir toutefoissoigneusement établi la proportion des poids atomiques… pour desanalystes tels que nous, cher maître, c’était un jeu…

– C’était un jeu, dit Aloysius flatté à sontour.

– Puis, de réduire ces éléments sous une formetelle que leur ingestion fût facile, laquelle forme s’imposaitelle-même, la forme liquide. C’est alors que, parvenus à obtenir laliquéfaction de l’azote, vainement tentée jusqu’ici, à modifier lesproportions combinées de l’oxygène et de l’hydrogène, de façon àproduire des eaux diverses, nous avons composé ces liqueursdifférentes qui, depuis tantôt un an, servent à notrenourriture.

– Et nous ne nous en portons pas plus mal, fitAloysius, que sa maigreur paraissait enchanter.

– Je m’en porte même d’autant mieux ! ditTruphêmus en fermant les yeux et en tapotant des doigts son ventrerond et creux.

– Il faut dire, reprit Aloysius, que vous êtesun gourmand… un gourmand d’azote surtout. Peste ! quelleconsommation ! Aussi cela vous profite…

– Que voulez-vous ! je suis unmangeur !

– Mais quelle joie, continua Aloysius, de sesentir dégagé de tous ces soucis ridicules auxquels l’humanités’est si longtemps condamnée, de n’avoir plus ces prétenduesrecherches de goût qui vous faisaient l’esclave de quelquespapilles nerveuses… Mais pourquoi m’avez-vous rappelé tout cela,cher maître ?

– Parce que, mon ami, je suis sur la traced’une découverte encore plus étonnante, encore plusremarquable…

– Impossible !

– Je vous l’affirme.

– Parlez ! parlez vite !

– Je vous avoue, dit Truphêmus, que notreentretien s’est prolongé plus que je ne l’avais supposé… j’ai unefaim ! Si vous le permettez, nous le reprendrons après dîner…et, à propos, quelle est la carte aujourd’hui ?

– C’est le jour des œufs… C48,H36 AZ16 [3].

– Fort bien. Allons dîner.

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