IV
La caisse qui portait le titre de salle àmanger n’était pas le lieu le moins bizarre de cette habitationd’excentriques.
Lorsque les deux savants y entrèrent, par lesmoyens décrits, les deux autres habitants de la maison s’ytrouvaient déjà, c’est-à-dire dame Tibby et sa fille.
Au milieu de la pièce s’étendait une table quin’aurait rien offert de remarquable si sa nappe étincelante deblancheur n’avait été couverte d’objets peu propres à donner l’idéed’un repas.
Aux quatre places qui allaient être occupéespar les convives se trouvaient divers appareils de forme étrange,flottant entre le flacon et l’alambic.
Au bout de la table un ballon de verre à coleffilé se recourbant et trempant dans un petit seau rempli delimaille. Au-dessus du ballon, une lampe électrique avec ses deuxpointes de charbon.
À l’arrivée d’Aloysius et de Truphêmus, lafemme et l’enfant se levèrent.
Dame Tibby était jeune encore, quarante ans àpeine. Elle avait sans doute été jolie, ainsi qu’on en pouvaitjuger par la finesse de ses traits. Mais toute sa physionomie étaitempreinte d’une telle expression de souffrance, ses joues amaigriesrévélaient une fatigue si profonde, qu’elle semblait moins unefemme qu’une ombre endolorie.
Netty était petite : elle avait cinq ans,mais avait à peine atteint la taille de deux ans. Son teint étaitsi blanc, son front si pâle, qu’on hésitait à croire que ce fût dusang qui coulât dans ses veines. Seuls les yeux vivaient :dans son regard il y avait une malice, ou mieux, une méchancetédiabolique. Pas un éclair de douceur, mais une âpretécontinue. Si elle parlait, sa voix était sèche et dure : onaurait cru entendre le grincement des rouages d’une automate.
Maître Aloysius, le père, s’approcha d’elle etlui fit sur les cheveux une caresse amicale : l’enfant nesourit pas. Elle tourna sur le savant ses yeux mats et fixes, avecleur reflet d’acier bleuâtre.
Truphêmus salua galamment dame Tibby, en luidisant de sa voix flûtée :
– Eh bien ! sommes-nous en appétitaujourd’hui ?
Dame Tibby semblait douce : mais il nefaut jamais oublier que les apparences sont éminemment trompeuses.Elle releva la tête à cette interpellation comme le cheval qui sentl’aiguillon :
– En appétit ! s’écria-t-elle. Jevoudrais bien savoir si la faim n’est pas ici une maladiechronique.
– Eh ! eh ! ricana Aloysius, voicique vous aussi, chère amie, vous vous habituez à parler le langagescientifique…
– Mieux, du moins, fit-elle d’un ton decolère, qu’à avaler vos misérables drogues…
– Là ! là ! ne nous emportons pas,reprit Aloysius, tandis que Truphêmus jugeait inopportun de semêler à la conversation. Je sais que vous êtes attachée auxmesquines préoccupations de la vie des ignorants…
– Certes, si vous entendez par là lesrumpsteaks de bœuf ou les côtelettes de mouton…
Aloysius sourit avec une expression deprofonde pitié.
– Vous vous laissez séduire par la couleur,par le goût ! Tenez, continua-t-il en soulevant et enapprochant de son œil un des flacons déposés sur la table, voyezcette liqueur pure et claire : elle renferme tous les élémentsconstitutifs des mammifères herbivores… Rien n’y manque. En quoivous serait-il plus agréable, je vous le demande, de vous fatiguerles dents à déchirer et à broyer cette chair fibreuse ? Maisassez sur ce sujet. Ce que saint Chrysostôme disait du jeûne, jel’applique à notre système : C’est la mort du vice, la vie dela vertu ; c’est la paix du corps et l’ornement de lavie ; c’est le rempart de la chasteté et le boudoir de lapudeur…
– Bravo ! dit Truphêmus. Encore un peud’azote, je vous prie.
– Prenez garde, cher ami, reprit Aloysius enlui passant le tube ; vous arriverez à la pléthore ; etalors, gare à la congestion !
– Après nous le déluge !
– Cet – après nous ! – ne tardera pasbeaucoup ! murmura l’incorrigible dame Tibby, en sirotant àpetits coups une combinaison d’hydrogène et d’acide carbonique.
– Encore ! fit Aloysius avec une mined’impatience. Dame Tibby, ma chère, nous ne nous entendrons doncjamais ?
– Non, certes, tant que vous nous condamnerez,Netty et moi, à cette maudite nourriture.
– Je vous ferai remarquer, mon amie, que notreNetty est loin de s’en plaindre.
– Cela ne m’étonne pas ! Elle n’en auraitpas la force. Tenez, puisque nous venons à ce sujet, je vais vousdire une fois pour toutes ce que j’ai sur le cœur… Avec vosprétentions de savant, vous et votre digne acolyte,M. Truphêmus, vous êtes des fous…
– Oh ! fit Truphêmus, directementinterpellé et interrompu dans la dégustation d’un mélange à based’acide cyanhydrique pour activer la digestion.
– Vous n’avez pas besoin de protester,monsieur Truphêmus ! s’écria dame Tibby, qui s’exaltait, vousêtes des fous et des assassins !… Oui, des assassins ! Etce qu’il y a de plus atroce, monsieur le grand docteur Aloysius,c’est que, non content de tuer votre femme, voilà que vousempoisonnez votre enfant !…
– Madame ! interrompit Aloysius, lessubstances vénéneuses…
– Avec cela qu’il ne suffit pas de laregarder, cette pauvre chérie ! Est-ce que c’est là unenfant ? Elle va avoir cinq ans… cinq ans,entendez-vous ?… dans deux mois ! Eh bien ! est-ceque c’est là une fille de cinq ans ? Elle est toute petite,toute faible… Ah ! tant que j’ai eu du lait, moi, sa mère, jel’ai soutenue, je l’ai nourrie… Lors de vos premiers essais, j’airéussi à introduire ici quelques bribes de cette nourriture quevous dédaignez, mais qui lui était nécessaire… Aujourd’hui, rien,plus rien que vos répugnantes combinaisons !… et elle meurt devotre azote et de votre oxygène… mais vous êtes content,vous ! Elle est souffreteuse, rachitique, elle ne grandit pas,elle ne vit pas, la mort a déjà la main sur elle… Et vous, enfermédans votre officine d’empoisonneur, vous cherchez le plus courtmoyen de vous débarrasser d’elle et de moi !
Dame Tibby, épuisée par ce violent effort,retomba sur son siège.
Aloysius avait repris le calme qui convientaux adeptes de la vraie science. Seulement il murmurait :
– La femme, a dit saint Jean Chrysologue, estla cause du mal, l’auteur du péché, la pierre du tombeau, la portede l’enfer, la fatalité de nos misères.
L’enfant regardait successivement sa mère etle docteur de son œil atone.
Truphêmus mangeait… scientifiquement.
– Vous avez fini ? demanda enfinAloysius. À qui n’a pas la foi, nul ne peut la donner. Notresystème repose sur des données positives que vos criailleries nepourront infirmer… J’ai dit.
Le docteur était cependant plus troublé qu’ilne le voulait laisser paraître.
Truphêmus se pencha vers lui, et lui dit unmot à l’oreille. Aloysius le regarda d’un air à la fois surpris etjoyeux.
– Oui, oui, reprit dame Tibby qui avaitsurpris cet aparté, complotez, complotez… mais tout cela ne peutdurer.
– Madame, dit Truphêmus, qui se redressaautant que sa rotondité le lui permettait, laissez-moi vous direque vous vous méprenez sur mon caractère, si vous supposez un seulinstant que je puis donner quelque mauvais conseil au docteurAloysius…
« Je suis persuadé au contraire que vousme remercierez lorsque vous connaîtrez le résultat de l’entretienque je sollicite en ce moment du père de Netty…
Dame Tibby haussa les épaules. Et, après cegeste irrévérencieux, la séance fut levée.
Quelques instants plus tard, les deux savants,grâce aux combinaisons mécaniques dont il a été parlé, setrouvaient dans la caisse dite cabinet de travail du docteurAloysius.
– Mon cher ami, disait Aloysius, ne vous jouezpas de mon impatience… je vous avoue que les paroles de dame Tibbym’ont vivement ému, sans que je voulusse le lui laisser voir… et jene suis pas sans inquiétude sur le sort de notre chère Netty…
– Aussi, que vous ai-je dit tout àl’heure ?
– Que vous aviez trouvé le moyen de lui donnerla force et la santé…
– Et je le prouve.
La conversation devint alors si intime, qu’ileût été impossible à l’ouïe la plus fine d’en saisir un seulmot ; seulement, par intervalle, Aloysius laissait échapper ungeste d’étonnement, ou hochait la tête en signe de doute.
Alors Truphêmus devenait plus pressant ;il parlait, parlait. Aloysius redevenait immobile et écoutait avecattention. Tout à coup il s’écria :
– Admirable ! sublime ! DocteurTruphêmus, vous avez du génie !
