XVII
« Approchant la lampe, je regardai levisage de la femme… et je ne frissonnai pas. Était-ce bien unvisage ? Non, une boursouflure, une tuméfaction sanguinolente…J’arrachai la couverture… et je compris tout. Elle était morte…morte brûlée. Elle était vêtue d’une robe de chambre légère…évidemment, elle était à sa toilette… mais de cette robe, il nerestait que des lambeaux… Le feu avait saisi cela par le bas,l’avait happé, léché, dévoré en une seconde, et en une autreseconde, la fournaise faite masque s’était appliquée sur ce beauvisage… devenu chose hideuse. Les yeux disparaissaient sous laturgescence des paupières bouffies en cloques… les deux lèvres, lesjoues, le front n’étaient qu’ampoules ; les ailes du nezs’étaient recroquevillées, sous le baiser de la flamme, et lesdents apparaissaient à travers les crénelures de la boucheépatée !…
« Et du bas des vêtements, de cette massenoirâtre de vêtements carbonisés, sortaient deux pieds nus, blancscomme s’ils eussent été taillés dans le plus pur marbre de Carrare,deux pieds d’enfant… qu’on eût baisés… que je baisai, moi, enm’inclinant doucement et souriant à cette suprême jouissance de luidonner, à elle le dernier embrassement qu’elle dût recevoir… carnul ne songerait qu’au visage… et chacun reculeraitépouvanté ; comme un voleur tremblant d’être surpris, jerejetai la couverture sur ce corps détruit… et je ne frissonnaipas !
« J’appelai un domestique et envoyaichercher un médecin… puis je restai debout auprès de ce lit,regardant toujours ce visage turgide, cette effroyable grimace quisemblait s’être pétrifiée dans une suprême crispation… lui,toujours étendu sans mouvement, frappé, mais non pas àmort ! Oh ! je m’en étais assuré, son sang couraitcomme un flot dans ses artères… la vie se révoltait contre laprostration… je savais qu’il allait revivre pour souffrir,d’abord par elle, puis par moi ! car j’étais bien décidé, et,l’œil fixé sur ce cadavre informe, je me demandais ce que pouvaitêtre la torture du feu ; et si je ne la lui appliquerais pas.Preuve évidente que je ne faiblissais ni ne voulais faiblir.
« J’eus d’abord l’idée de le rappeler àlui-même, pour qu’il commençât plus tôt à souffrir… mais jerenonçai à cette pensée. Une secousse aurait pu – en détendant tropbrusquement les ressorts de son organisme – provoquer des larmes.Et les larmes soulagent. Je ne tenais pas tant à ce qu’il souffrîtqu’à ce qu’il me montrât de quelle manière se comportait –et se comporterait, par conséquent – chez lui la facultésouffrante. Il était de mon intérêt de suivre les phases de lacrise, en la laissant se développer naturellement…
« Tout à coup, il fit un mouvement. Un deses bras se détendit et battit le vide, puis retomba sur le bord dulit… Or, un bras de la morte pendait le long de ce lit, etjustement – hasard que j’observai – sa main à lui, froide et sèche,saisit la main sanglante de la femme… Ses doigts à elle avaient étérongés par la flamme, et des lambeaux de chair se détachaient del’os… Il sentit cela, et une commotion convulsive l’agita des piedsà la tête… un souvenir intuitif l’avait envahi. Il ouvrit les yeux,regarda cette main d’un air hébété, puis il se dressa sur sespieds, comme si ses reins eussent été d’acier, et se jeta sur lecorps… je levai la lampe. Au moment où son visage, à lui,s’approcha de son visage, à elle, son cou se rejeta en arrière… ileut horreur ! il jeta un cri, un râle… se recula, bondit àtravers la chambre, se jeta contre les murs, frappa les meubles…cette nature forte était en proie à l’épilepsie de la douleur. Ilécumait, meurtrissait ses poings aux sculptures de chênes, brisaitles chaises, tout cela inconsciemment, hystériquement… il se trouvaen face de moi et me regarda en face. Déchiffra-t-il un instant –un seul – l’hiéroglyphe de ma pensée ? Sans doute, car il levale poing comme pour m’écraser… J’avais failli me trahir ! jen’étais pas encore arrivé à étouffer absolument la vérité sous unmasque d’emprunt… ou plutôt à rattacher assez rapidement lescordons de ce masque dénoué par la main de l’imprévu…… mais jecriai : « Mon ami ! mon ami !… » Ilreconnut ma voix… et se jeta dans mes bras ensanglotant !…
« Moi, sans avoir l’air d’y prendregarde, je me dérangeai doucement, de telle sorte que son regard setrouvât dans l’axe du visage effroyable ; puis, doucementencore, je lui relevai le front… il vit encore cette chose ;je sentis tout son corps se tordre sous cette impression dont rienne pouvait rendre l’horreur.
« Le médecin entra… Turnpike se calmatout à coup et regarda le praticien, qui marcha vers le lit, puiss’écria :
« – Mais cette femme est morte ! iln’y a rien à faire !
« – Rien ! répéta machinalementTurnpike.
« – Comment cela est-il arrivé ?demanda le médecin.
« Je pris la parole, racontai ce quej’avais vu, et expliquai ce que je supposais.
« – Voilà ! dit Turnpike. (Oh !comme je l’écoutais ! Sa voix ne parcourait-elle pas toute lagamme du désespoir, et ne révélait-elle pas la contexture intime del’instrument ?) J’étais là… dans mon cabinet de travail, àcôté… la porte était entr’ouverte… la nuit venait, je cessai delire, et, machinalement mes yeux se portèrent sur l’entrebâillementde la porte entr’ouverte… Je vis une lueur rouge… Je ne compris pasd’abord. J’entendais dans cette pièce un trépignement… rien deplus… Je l’avais laissée, un quart d’heure auparavant, se mettant àsa toilette… Tout à coup une horrible idée traversa mon cerveau… lefeu ! Je m’élançai ! Ah ! monsieur, jamais jen’oublierai cela… Au milieu de cette chambre, tenez, là, il y avaitune colonne de feu qui tournait, tournait, tournait rapidement surelle-même… au milieu de la flamme un corps qui se débattait contrele feu qui mordait et déchirait… Pas un cri ! pas un bruit…deux pieds qui battaient le plancher, c’était tout… Je bondis…Comment je fis ! je ne saurais le dire… Je ne voyais pas, jesentais la flamme qui brûlait mes mains et mon visage… L’horriblelueur s’éteignit… la femme était à terre, et j’étouffais de moncorps les derniers soubresauts de la flamme… Alors j’aperçus queSimpson était entré… je portai le corps sur le lit… Depuis cemoment, je ne sais plus… non… non !
« Le médecin répondit d’une voix calme(oh ! que c’est beau d’avoir cette habitude d’êtrecalme !) :
« – Cela arrive souvent, la pauvre femmese sera trop approchée de la cheminée, et le feu aura pris à sesvêtements… Il faut aller déclarer le fait à la police.
« Turnpike mit ses mains sur sonvisage ; alors je vis que le sang coulait entre sesdoigts :
« – Tu es blessé ? m’écriai-je.
« – En effet, fit le médecin.
« Et sans plus s’émouvoir il demanda del’huile, des bandes de toile, et fit un pansement. Turnpikesemblait ne rien sentir, il tourna la tête vers le cadavre et sapoitrine se soulevait en contractions spasmodiques.
« – Monsieur, me dit le médecin à voixbasse tandis que je le reconduisais, seriez-vous assez bon pour mefaire payer ma visite ? Vous savez que je ne suis pas lemédecin de la maison.
« Je lui mis cinq dollars dans la main.Il regarda, sourit et s’en alla.
