XXI
« … Nous voyageons. Turnpike s’est lancédans les grandes affaires industrielles. Il est très ingénieux, envérité, et il rendra, je n’en doute pas, d’immenses services aucommerce des États-Unis. Il a déjà inventé une machine propre à lapréparation du coton, très curieuse réellement, et qui lui a attiréde tous les points de l’Union les éloges les plus mérités. Safortune s’accroît. Il a en lui un besoin d’activité qui le dévore.Souvent déjà il m’a dit : Maintenant que je suis seul, je vaism’adonner tout entier à la science !… Il est seul ! Surmon âme, je ne sais s’il ne dit pas cela avec une certainesensation de soulagement. On dirait parfois que l’accident qui l’afait libre a comblé l’un des secrets désirs de son cœur. Ainsi, cethomme aurait tué mon avenir, aurait brisé toute ma vie, et iln’aurait pas même eu conscience de la valeur du trésor qu’il medérobait… Mais non, c’est la prévention qui m’égare. Je l’aisurpris souvent, alors qu’il se croyait à l’abri des regardsindiscrets, laissant couler le long de ses joues de grosses larmeset regardant à travers l’infini un point obscur, lointain comme lesouvenir.
« Je ne le quitte plus, il ne peut sepasser de moi. Et je ne puis me séparer de lui. Je lecouve du regard. Parfois, tandis qu’il rêve à sescombinaisons, je me place de telle sorte que je puisse, dans uneglace, tenir mes regards fixés sur lui… et par l’exercice d’uneétrange faculté, tandis que la vie de cet homme me ramène au pointde départ de mon existence nouvelle, je bâtis machinalement monavenir tel qu’il eût été, s’il ne m’avait dit un jour :« Je te présente ma fiancée. »
« Oh ! quel resplendissement dejoies ! Quelle lumière pleine et sereine s’épand alors surtoute cette vie rêvée ! Il me semble que je l’entends, elle,me dire : « Je t’aime ! » Il me semble qu’àforce de soumissions, de soins, de dévouement, je l’ai rendue dignede moi ! Dans ces extases momentanées je vis double ; ilme paraît que mon être a grandi, que mes sensations sontquintessenciées, je marche tout entier dans cet insondable abîme,dont tous les échos redisent : Amour ! Amour !
« Mais cette impression ne dure pas. Parun violent effort, je me dégage de ces liens qui m’enchaîneraient,qui annihileraient ma volonté, ma force, mon énergie, et je lerevois, tel qu’il est, je me revois, tel que je suis, et je larevois, elle aussi, se tordant dans les suprêmes souffrances del’agonie.
« Et par bonheur, je me souviens qu’iln’est pas permis à un être humain de torturer un de ses semblablescomme cet homme m’a torturé ; je me souviens que j’ai unecréance à recouvrer, que j’ai une balance à établir.
« Je me souviens que ma vie n’a qu’unbut, qu’un objectif, qu’une raison d’être, la vengeance !
