Le Roman d’un spahi

X

En Galam !… Qui comprendra tout ce queces mots peuvent éveiller d’échos mystérieux au fond d’une âmenègre exilée !

La première fois que Jean avait demandé àFatou (il y avait bien longtemps de cela, – c’était dans la maisonde sa maîtresse) :

– D’où es-tu, toi, petite ?

Fatou avait répondu d’une voix émue :

– Du pays de Galam…

Pauvres nègres du Soudan, exilés, chassés duvillage natal par les grandes guerres ou les grandes famines, partoutes les grandes dévastations de ces contrées primitives ! –Vendus, emmenés en esclavage, – quelquefois ils ont parcouru àpied, sous le fouet du maître, des étendues de pays plus profondesque l’Europe entière ; – mais au fond de leur cœur noir,l’image de la patrie est demeurée gravée, ineffaçable…

C’est quelquefois la lointaine Tombouctou, ouSégou-Koro, mirant dans le Niger ses grands palais de terreblanche ; – ou simplement un pauvre petit village de paille,qui était perdu quelque part dans le désert, ou bien caché dansquelque pli ignoré des montagnes du Sud, – et dont le passage duconquérant a fait un tas de cendres et un charnier pour lesvautours…

– En Galam !… mots répétés avecrecueillement et mystère.

– En Galam, disait Fatou, Tjean, un jour jet’emmènerai avec moi, en Galam !…

Vieille terre sacrée de Galam, que Fatouretrouvait en fermant les yeux ; – terre de Galam ! paysde l’or et de l’ivoire, pays où, dans l’eau tiède, dorment lescaïmans gris, à l’ombre des hauts palétuviers, – où l’éléphant quicourt dans les forêts profondes frappe lourdement le sol de sonpied rapide !

Jean en avait rêvé autrefois, de ce pays deGalam. – Fatou lui en avait fait des récits très extraordinaires,qui avaient excité son imagination accessible au prestige dunouveau et de l’inconnu. – A présent, c’était passé ; sacuriosité sur tout ce pays d’Afrique s’était émoussée etlassée ; il aimait mieux continuer à Saint-Louis sa viemonotone et être là tout prêt, pour ce moment bienheureux où ils’en retournerait dans ses Cévennes.

Et puis s’en aller là-bas, dans ce pays deFatou, – si loin de la mer, qui est encore une chosefroide, d’où viennent des brises rafraîchissantes, – qui,surtout, est la voie par où l’on communique avec le reste dumonde ; s’en aller dans ce pays de Galam, où l’air devait êtreplus chaud et plus lourd ; – s’enfoncer dans ces étouffementsde l’intérieur. Non, il n’y tenait plus ; il eût refusé àprésent si on lui eût proposé d’aller voir ce qui se passait enGalam. Il rêvait de son pays à lui, de ses montagnes et de sesfraîches rivières. Rien que de songer au pays de Fatou, cela luidonnait plus chaud et lui faisait mal à la tête…

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