XXI
Le sort en était jeté maintenant, il fallaitsuivre sa destination.
Deux jours après, Jean s’embarqua, à la placede son ami, sur un petit bâtiment de la marine de guerre, pour serendre au poste lointain de Gadiangué, dans l’Ouankarah. Onenvoyait un peu de monde et de munitions pour renforcer ce posteperdu. Dans le pays d’alentour, les affaires s’embrouillaient, lescaravanes ne passaient plus ; il y avait ces démêlésd’intérêts nègres, entre peuplades rapaces, entre rois pillards. Etl’on pensait que cela finirait avec l’hivernage, et, dans trois ouquatre mois, au retour, suivant la promesse faite au spahi Boyerpar le gouverneur de Gorée, Jean serait de nouveau dirigé surSaint-Louis et terminerait là son temps de service.
Il y avait beaucoup de monde entassé sur cepetit bateau. Il y avait d’abord Fatou, qui avait réussi à se faireadmettre, à force de persistance et de ruse, en passant pour lafemme d’un tirailleur noir. Elle était là, elle suivait,avec ses quatre calebasses et tout son bagage.
Il y avait une dizaine de spahis de lagarnison de Gorée, qu’on envoyait camper pour une saison dans cetexil. Et puis une vingtaine de tirailleurs indigènes, quitraînaient après eux toute leur famille.
Ils emmenaient, ceux-ci, une smalahcurieuse : plusieurs femmes pour chacun et plusieursenfants ; comme provisions de bouche, du mil dans descalebasses ; puis les vêtements, le ménage, – toujours dansdes calebasses ; – en outre, des amulettes par monceaux, etune foule d’animaux domestiques.
Au départ, c’était à bord une grande agitationet un grand encombrement. A première vue, on se disait que jamaison ne se dépêtrerait de tant de monde et de tant d’objets.
Erreur cependant ; après une heure deroute, tout était merveilleusement tassé et immobile. Les négressespassagères dormaient à terre sur le pont, roulées dans leurspagnes, aussi serrées et aussi tranquilles que des poissons dansune boîte de conserves, et le navire filait doucement vers le sud,s’enfonçant peu à peu dans des régions de plus en plus chaudes etbleues.
