Histoires incroyables

IX

Jusqu’ici, je n’ai pas un seul instant faitfausse route. Malgré mon impatience – malgré l’attractionqui s’exerce sur moi – je ne veux pas, je ne dois pas me hâter.

La grille est fermée, Golding et ses deuxamis… amis ? Voici d’abord un mot qui mérite examen. Pourquoiamis ? Et cette idée est-elle juste ? En tout cas,est-elle prouvée ? Loin de là, donc je la réserve. Golding etles deux gentlemen sont enfermés dans la maison. Examinons lamaison. La carapace peut souvent indiquer la nature ducrustacé.

C’est un grand bâtiment carré – lugubre.Qu’est-ce qui le rend lugubre ? Rien et tout. Il y a sur cespierres brunes comme une transsudation de mystère. De toutes lesfenêtres une seule est ouverte. On dirait l’œil borgne d’un visage.Le parc a de hautes murailles ; par la grille seule, le regardpeut pénétrer à l’intérieur. Les arbres sont touffus, les alléessont mal entretenues… Mon œil marche à travers ces allées.Rien que des feuilles mortes ou des branches dépouillées ? Sifait : quelque chose. Je distingue à peine une sorte dechapelle basse, petite, étroite. Pourquoi cette découverte mefait-elle frissonner ? C’est que, comme les hommes, leschoses ont un rayonnement qui tombe d’aplomb sur lesens qui m’est particulier et dont j’ai parlé. Cettechapelle – bâtisse ou monument – s’est imposée à mon attention, àmon examen, à mon esprit d’investigation. Il y a là quelque chose.Mais j’y songerai plus tard. Voici déjà deux heures que je rôdeautour de la maison et du parc. Aucun des trois gentlemen n’estsorti. Il est huit heures et demie. La nuit est profonde, et,seule, la fenêtre que j’ai d’abord remarquée a été éclairée. C’estlà qu’ils sont.

Si je pouvais m’approcher, si je pouvaisplonger mon regard dans cette chambre ! Mais il n’y faut passonger. La grille est bien fermée. Les murs sont trop élevés.Oh ! si de la puissance de mon œil – rivé à cette fenêtre – jepouvais percer cette épaisseur qui me les cache. Non, ilne faut rien livrer au hasard. Demain je verrai, demain je ferai unpas de plus dans le labyrinthe où je me suis engagé.

Tout à coup – ce fut une terrible surprise, envérité – un grand cri parvint jusqu’à moi.

Ce n’était pas un cri de douleur. Je nesupposai pas un seul instant que quelqu’un pût avoir besoin desecours. C’était une clameur longue – longue – commel’ululation du chat en amour. Et, de fait, c’était moinsun cri qu’un son. Il n’avait pas été proféré, comme l’est un cridans un arrachement de l’âme. Il avait commencé voilé,presque timide, puis avait grossi dans une expansion sinistre. Puisau moment même où il allait s’éteindre, deux autres sons s’étaientélevés, et le premier avait recommencé comme pour se joindre à eux– parallèlement. Quelque chose comme la tonique, la tierce et laquinte.

Hou… ou… ou… ou !… C’était à peu prèscela, et cependant nulle voix humaine ne pourrait, à mon avis,proférer le même son. À la fenêtre que j’observais, je vis unnotable changement. L’ombre succédait à la lumière, puis la lumièreà l’ombre. Il me semblait encore – avec les hou ! qui nes’arrêtaient pas, – entendre d’autres bruits, ceux-là sourds,lourds, comme si une masse sans cesse relevée eût été sans cesserejetée sur le plancher… Puis les hou ! s’interrompaient, etalors je percevais des éclats de voix, – de vrais éclats. Celaressemblait au bruit des bâtons des Irlandais, quand ilss’assomment à la porte de quelque bouge.

Ces voix avaient l’air de frapper,tant elles étaient sèches et rauques.

Puis les lumières bondissaient encore, puiselles disparaissaient sous l’interposition de quelque corpsopaque…

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