Histoires incroyables

XIV

Tout à coup une pensée traverse monesprit.

Triple sot que je suis ! Comment n’ai-jepas songé à cela ? Je ne verrai pas ce qui va sepasser à côté. Et je suis venu pour voir. Certesj’entendrai mieux. Quoi ? des cris, peut-être des motsentrecoupés. Cela ne me suffit pas. Ô stupide ! trois foisstupide ! Et je n’ai pas une vrille avec laquelle je puissepercer ce mur maudit.

Voilà que je les entends. Parbleu ! Ilssont entrés, ils sont là à côté. Je bous d’impatience, je me rongeles poings…

Qu’est ceci ? Voilà que j’aperçoisau-dessus de ma tête – dans cette obscurité – comme un trait –mince, mince – de lumière qui perce les ténèbres et qui vas’écraser sur le plafond. Cela, juste au-dessus du bahut de chêne.Ô joie d’enfer, comme en éprouveraient les damnés de la Géhenne àvoir poindre un rayonnement du ciel.

Il y a là une ouverture !

Il s’agit d’y parvenir sans bruit.

Sans bruit, ce n’est pas facile. Oh ! sivous m’aviez vu alors ramper sur le sol, atteindre une chaise, lasoulever des quatre pieds à la fois, en retenant mon souffle,craignant d’entendre un de mes os craquer, tremblant que marespiration elle-même ne me trahît… Je l’ai cette chaise, je laporte… comment puis-je dire que je la porte ?… je la faisglisser dans l’air, tandis que je me traîne sur les genoux, et celasi lentement, félinement, qu’un oiseau ne m’entendraitmême pas… Enfin, elle est auprès du bahut. Maintenant, un escabeau.Le voilà, il faut le mettre sur la chaise. Le pourrai-je ?Cette contention de silence m’oppresse et me grise. J’aienvie de crier à toute voix : N’est-ce pas que je ne fais pasde bruit ! Et quand je le tiens, quand il est suspendu à laforce de mon poignet au-dessus de la chaise, comment le poser sansque le contact du bois ne produise un son ? jamais médecin,dosant un poison, n’employa plus de précautions que je n’en mis àcette œuvre d’extra-délicatesse.

Mon échafaudage est prêt. Maintenant, il fautque je me hisse dessus. Moi-même. Que n’ai-je là, près de moi,quelque poigne géante qui me saisisse et m’enlève dans l’air. Et sicela n’était pas solide ! Si le tout allait glisser avecfracas ! Non que j’aie peur. Sur mon salut éternel, jedonnerais un membre pour mener cette entreprise à bien. Voyons. Jeme dresse sur mes pieds. Je suis sûr de n’avoir pas fait debruit.

Je m’accroche solidement par les poignets ausommet de l’escabeau. Mon poids le maintiendra. Mais mes mainsseront-elles assez vigoureuses pour me soulever tout entier ?Il me semble que mes muscles se raidissent comme des cordes de fer…un effort… encore un… encore un autre. Un de mes genoux se pose surl’escabeau, puis l’autre. Rien n’a frémi, le bois n’a pasfrissonné ! Je ne tremble pas non plus, moi. Je sens, je saisqu’il faut commander à ces mouvements involontaires. Je suis deboutsur l’escabeau.

Maintenant ce n’est rien. Le sommet du bahutn’est pas élevé, et puis le vieux meuble est solide… j’y suis, àgenoux. Je découvre l’ouverture qui laisse passer le rayon delumière. C’est grand comme un dollar, tout au plus. Et au moment oùj’y applique mon œil, un premier cri se fait entendre dans la pièceà côté… Un hou ! qui sanglote et traîne comme un glapissementde chacal…

… Singulière position que la mienne. J’étaisjuché sur le haut du bahut, le dos à demi courbé, l’œil appliqué àl’ouverture lumineuse… je regardai.

Avez-vous jamais vu sur un toit, le soir, auclair de la lune, alors que tout est silencieux, trois matousefflanqués, le dos en pointe, le poil hérissé, fichés sur leurspattes comme si elles étaient rivées…, et ronronnant de ceronron lent, plein et plaintif, qui implique colère etpréparation à la lutte ?…

En vérité, je ne saurais trouver de meilleurecomparaison. Ils étaient ainsi tous les trois, Golding, le révérendPfoster et Trabler le guilleret…

La pièce où ils se trouvaient avait deuxportes, faisant face à mon mur. Pfoster était debout, adossé àl’une ; Trabler, debout, adossé à l’autre. Au milieu, sur unechaise, Golding, les yeux fixés sur eux. Tous trois, à demi repliéssur eux-mêmes, faisant gros dos, oui, c’est bien cela, comme lesmatous. Ah ! ah ! j’en ris encore, tant leur aspect étaitgrotesque.

Mais ce qui n’était point grotesque, etrefoulait le rire dans la gorge, c’était l’expression de leursvisages. Ils n’étaient point pâles : non, ce n’était pas là dela lividité. Il semblait que leurs joues, leurs fronts fussentdevenus exsangues… les yeux s’étaient renfoncés dans l’orbite, leslèvres contractées dans un rictus atroce, comme si des doigts sefussent appuyés sur les coins en les étirant…

Masques de mort et de terreur !

Je ne voyais Golding que de trois quarts. Seuldes trois, il remuait la tête… c’était pour regarder les deuxautres successivement ou plutôt simultanément… je dissimultanément, car son cou se mouvait avec une telle rapidité qu’ilne s’écoulait pas un dixième – pas un millième de seconde – entreles regards qu’il leur lançait à l’un et à l’autre…

Je ne puis mieux rendre ce qui se passaitqu’en disant : Les deux hommes veillaient surGolding, Golding veillait sur eux. Et, sur mon âme,c’était une active surveillance. Pas un mouvement, pas unfroncement de sourcils, pas un plissement de front ne pouvaitéchapper aux uns ni aux autres. Ils se tenaient par leregard, et, des yeux de chacun, s’échappaient des rayons formant unfilet dont les mailles impalpables enserraient les deux autres.

Puis ce cri… écho d’une fureur concentrée quibouillait dans leurs poitrines. De près, ce cri était rauque, ilgrattait. Il s’échappait comme involontairement de leurgosier contracté… puis peu à peu il se faisait plus clair, plusnet, et à mesure que la clameur s’élevait, les yeux se faisaientplus ardents… Les mains ! Ah ! je ne les avais pasremarquées. Pfoster et Trabler tenaient leurs doigts crispés contreles portes qu’ils défendaient de leurs corps. Leurs onglessemblaient des crocs qui mordaient le bois.

Golding tenait son siège à poignée, comme s’ileût voulu prendre un point d’appui ou qu’il eût craint que lachaise ne s’échappât tout à coup…

Et les cris prenaient une intensité de plus enplus grande, et les trois cous se tendaient l’un vers l’autre etles six yeux dardaient – plus perçants – leurs regards qui secroisaient. Je ne pus m’empêcher de penser à ces rayons solairesque les enfants concentrent au moyen d’une lentille convexe. Siquelque matière inflammable – de l’amadou, par exemple – se fûttrouvée au point d’intersection de ces trois regards – au foyer –l’amadou aurait pris feu…

Le temps s’écoulait, et, sur ma parole, je neme sentais point fatigué. J’attendais…

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