III
– Évidemment, il sera tombé de fatigue !dis-je à demi-voix.
Mon partner posa son cigare sur le rebord dela table, lança dans le foyer un long jet de salive brune etrépondit :
– J’invite à cœur, et vous coupez ! parla mort diable ! cela devient intolérable.
Ceci se passait au National-Club.
Au moment où j’avais ri si intempestivement,une main s’était posée sur mon épaule, et une voix bien connuem’avait proposé un tour au club. J’avais hésité. Fallait-il lelaisser, lui ? Et puis, je m’étais dit qu’après toutla porte était solide, que mon excuse serait toujours bonne etqu’il était comique de le laisser pendant quelques heures livré àlui-même. C’est ainsi qu’étant à l’Athenœum, j’aimais à corser lesproblèmes d’arithmétique que nous proposait le professeur, en yajoutant quelque combinaison inconnue.
Ces deux, trois, quatre heures – quisait ? – pouvaient faire jaillir un x nouveau. Cetteidée me séduisit et je suivis le capitaine au club ; là,j’acceptai une partie de whist.
Mais en dépit de tous mes efforts, je n’avaispu parvenir à abstraire ma pensée, et chaque carte quitombait me semblait correspondre à l’un des pas de l’homme.
Si par hasard il parvenait à ouvrir ma porte,s’il s’enfuyait… tout était perdu. Car, ce que je voulais avanttout, c’est qu’il ne pût pas aller là où il allait d’ordinaire. Jevoulais déranger cette machine, briser un engrenage, affoler laroue.
Mais non, je n’ai rien à craindre.
– À vous la donne, capitaine.
– Oui, mais tonnerre, ne jouez pas desingleton aussi maladroit.
Il a raison, le capitaine, je joue mal. Maisil ne sait pas, lui, ce qui me préoccupe. D’abord nul ne le saura.Est-ce que je voudrais partager mon secret avec quelqu’un ?Mon secret ! car il est bien à moi. Je l’ai faitlever comme un gibier, et seul, j’ai la piste.
Certes, je sens en moi un immense désir :« Si vous saviez ! » ou bien encore : « Jepourrais vous raconter quelque chose ! » Des phrasespleines de réticences viennent à mes lèvres, quand ce ne serait quepour avoir le plaisir de m’arrêter quand je le voudrais, et dedonner la preuve de ma discrétion. Il serait bond’indiquer que j’ai la propriété d’un secret, quenul ne partage, ni ne partagera que si cela me plaît.
Mais ces mots qui brûlent mes lèvres, je neles prononcerai pas…
D’ailleurs, pourquoi ne puis-je pas chasser lesouvenir ? Le jeu m’intéresse, la fiche est à dix dollars…Voyons ! faisons un pacte avec moi-même. Il est dix heures etdemie. À minuit, je retournerai chez moi. Minuit, c’est bienconvenu.
Tenez, cette résolution va me porter bonheur.Voilà que j’ai la main pleine d’atouts… trois de tri… partiegagnée. Encore un rubber.
Il marche toujours, lui. Oh ! ne ditespas non, j’en suis sûr. C’est comme si j’y étais… ses pieds et sacanne heurtent régulièrement la dalle de l’antichambre… pan, pan,pan… pan, pan, pan ! un bruit régulier, une, deux, trois… Oùveut-il aller comme cela ?
Pas d’impatience, je dégusterai monmystère lentement, à petites doses. Il ne faut pas imiter cesavides qui dévorent tout leur bien en quelques mois… je ferai deséconomies d’étrange, je puiserai petit à petit dans montrésor, et je ne m’apercevrai même pas qu’il diminue !
Onze heures et demie ! Encore unedemi-heure. Allons, je suis content de moi. Mais aussi, pour merécompenser, je me donne un quart d’heure de grâce… je partirai àminuit moins un quart.
– Capitaine, nous avons gagné trente-deuxfiches, je crois.
– Oui, vous nous quittez ?
Comme je souris victorieusement enrépondant : « J’ai à faire. »
Voilà. Je mets mon paletot. Au revoir, mesamis. Oh ! ils ne se doutent pas de ma joie. J’ai un peu lafièvre. Je suis comme un amoureux qui court à son premierrendez-vous. Ma maîtresse s’appelle Énigme. C’est un beau nom,n’est-il pas vrai ?
Adieu, adieu. Je suis parti.
