VIII
– Voyons, me disais-je, est-il possible qu’ily ait là une erreur judiciaire ? Voici un homme, il est vrai,dont rien n’a indiqué jusque-là les penchants pervers. Mais entenant seulement compte des circonstances matérielles de l’acte enlui-même, il est évident qu’il est coupable. Il était seul avec lavictime ; dans aucune des dépositions il n’a été question dela présence d’une tierce personne. Le concierge s’est opposé à lasortie de Beaujon ; il se trouvait donc à la porte extérieurede la maison et aurait vu tout étranger qui aurait tenté des’enfuir. Pourquoi cette hypothèse, d’ailleurs ? Beaujon n’eûtpas manqué de révéler cette circonstance. Il reconnaît lui-mêmequ’il était seul, absolument seul avec Defodon. Bien mieux, tout endonnant une explication particulière de la scène de violence, iln’en avoue pas moins avoir porté ses mains au cou de Defodon.
Dans mon désir de trouver quelque pointétrange dans cette affaire, je ne sais où je me serais laisséentraîner dans la voie des hypothèses.
Tout à coup, à la lecture du paragraphe dejournal rapporté plus haut, une lueur subite s’éleva dans monesprit.
– La folie ! m’écriai-je, oui, c’estévidemment cela. Ce jeune homme ne se trouve-t-il pas dans lapremière période d’invasion de cette terrible maladie, n’est-il pasprédestiné par son organisation même à l’aliénation mentale, etl’acte qui lui est reproché ne serait-il pas la premièremanifestation de cette disposition morbide ?
Dès que cette idée eut envahi mon cerveau, jel’étudiai soigneusement et il me parut que tous les détails serapportaient à cette hypothèse.
Je me complaisais dans cette douce persuasionque Maurice avait sans doute entrevu ce côté de la vérité. Pourm’affermir moi-même, j’allai voir l’avocat de Beaujon. Je letrouvai seul, nous étions assez liés pour que je pusse entamer aveclui une conversation tout amicale.
– Eh bien ! lui dis-je, vous avez obtenuun beau succès.
– Vous avez raison, me répondit-il, jamais jen’ai rencontré cause plus embarrassante ; et j’ai réussi audelà de mes espérances. Je savais bien que je lui éviterais lapeine de mort. Aussi me suis-je particulièrement attaché àl’arracher aux travaux forcés. Malgré sa violence, c’est un hommede bonne compagnie, trop jeune encore pour se rendre maître delui-même, et c’est ce qui l’a perdu. Au bagne, il eût étéhorriblement malheureux, et le désespoir l’eût amené à quelque acted’insubordination qui eût à jamais ôté tout espoir de grâce… ilfera, au contraire, cinq ou six ans de réclusion et nousobtiendrons remise du reste de la peine…
– Donc, selon vous, c’est bien dans un accèsde violence qu’il a assassiné son ami ?…
– Diable ! croiriez-vous par hasard qu’ill’a saisi au cou dans un accès d’affectueuse amabilité ?…
– Mais ne vous est-il pas venu à l’idée uneautre hypothèse ?
– Laquelle ?
– Celle de la folie.
– Je ne vous comprends pas.
– Je m’explique. Je suis absolument de votreavis quant au fait même, quant à l’acte commis… mais, où je croisque tout le monde a fait fausse route, c’est en ne tenant compteque du passé et en rien de l’avenir…
– Vous devenez de plus en plus obscur…
– Dans quelques cas, disent les aliénistes, lafolie éclate brusquement ; mais en général le début est lent,graduel. Il y a une sorte de période d’incubation pendant laquelleon voit survenir divers changements dans le caractère et leshabitudes du malade… ces changements surprennent, étonnent et (cen’est pas moi, c’est le docteur G… qui parle), si le malade n’a pasdéjà été aliéné, il est rare qu’on les attribue à un dérangementmental. Cette période d’incubation peut durer non seulement desmois, mais même des années entières…
– Si bien que vous croyez…
– Laissez-moi achever. L’hallucination est undes symptômes les plus communs de l’aliénation mentale ; ill’est à un point tel qu’Esquirol affirme qu’on le rencontre aumoins quatre-vingts fois sur cent aliénés. Les hallucinés, nel’oubliez pas, croient à la réalité de leurs visions ; ellesdeviennent pour eux le mobile de certaines actions, inexplicablesen elles-mêmes. Or, il est impossible, impossible, entendez-vous,de ne pas considérer ces personnes comme ayant, si je puism’exprimer ainsi, déjà franchi le seuil de la folie : un pasde plus, et il n’y aura aucune différence entre eux et ceux qu’onenferme. Voir des choses qui n’existent pas, être convaincu de laréalité de ces visions, c’est un trouble qui indique nécessairementune modification morbide du cerveau.
– Tous ces principes, reprit l’avocat, meparaissent absolument justes. Mais quelle application envoulez-vous faire au cas qui nous préoccupe ?
– Ne l’avez-vous pas déjà deviné ?Souvenez-vous des détails donnés par Beaujon sur la scène àlaquelle Defodon a dû sa triste fin. Il n’a jamais varié dans sonrécit. Il a vu le visage de Defodon prendre une expression deterreur et de menace, il a vu l’homme se lever de son lit pour sejeter sur lui. Et alors, songeant à sa sûreté personnelle, il s’estdéfendu, il a tué. Eh bien ! pour moi, Beaujon était à cemoment halluciné, Defodon était évidemment dans son étatnormal ; s’il s’est levé, c’est sans aucune intentionmauvaise. Notez encore ce point très curieux : Si Beaujonavait joui de toute sa raison et qu’il eût voulu se défaire deDefodon, n’aurait-il pas eu à sa disposition mille moyens plusingénieux ? ne pouvait-il pas susciter une querelle ?Mais, allons encore plus loin. Je suis persuadé que dans lanarration faite par Beaujon, il est d’une bonne foi absolue. Oui,sans quoi il dirait que Defodon l’a insulté, l’a provoqué, lui acraché au visage, que sais-je ? Mais rien de tout cela ;il raconte ce que réellement il a vu, ressenti ou plutôt cruvoir ou ressentir.
– Vous pouvez avoir raison, dit l’avocat. J’yavais bien songé un moment, mais pour plaider l’aliénation mentaledevant un jury il faut de tous autres indices : on aurait prismon argumentation pour l’effort du désespoir… et entre nous, avouezqu’il faut une grande bonne volonté pour appliquer votre théorie aucas actuel.
– Aussi vous dis-je qu’on n’a tenu compte quedu passé, et qu’il nous faut tenir compte de l’avenir ; jesuis persuadé que dans un temps donné Beaujon sera atteint dedélire, et que l’aliénation mentale se déclarera d’effrayantefaçon. Alors on comprendra combien sa condamnation étaitimméritée…
– Je vous ferai cependant uneobservation : il est bien singulier – même pour nous quidiscutons ici avec le seul désir de connaître la vérité et netenons pas, bien entendu, à nous convaincre l’un l’autre, par amourpropre – il est bien singulier, dis-je, que ces hallucinations nese soient jamais manifestées avant la soirée du crime.
– Évidemment. Seulement à cela je répondraipar cette vérité à la La Palice, c’est qu’il fautcommencer par le commencement ; il faut une premièrehallucination…
– En tout cas, ce fut une chance malheureusepour tous deux… Mais admettons votre système ; que croyez-vousutile de faire ?
– Rien que de suivre la marche ordinaire. Lecondamné va se pourvoir en cassation. Y a-t-il quelqueespoir ?
– Ici, nous rentrons dans le droit. Oui, il ya presque certitude de cassation ; dans le tirage au sort desjurés, il s’est produit une irrégularité telle que le rejet dupourvoi me semble impossible…
– Eh bien ! ma théorie pourra se vérifierd’elle-même. En supposant que l’arrêt soit cassé, quel délai celavous donne-t-il ?
– Deux mois environ.
– Pendant ce temps, la détention influant surle sujet, l’aliénation mentale ne peut manquer de sedévelopper.
– Vous avez raison.
Nous nous séparâmes enchantés l’un de l’autre.Et moi, très fier de moi-même, je me dis que décidément j’étaisdigne de mon maître Maurice Parent.
Qu’avait-il fait pendant ce temps ?
