XIX
« On a emporté la femme. Ce qui estvraiment curieux, c’est que je n’ai pas senti passer en moi lemoindre souffle de regret. Regretter quoi ? Est-ce que cettefemme était à moi ? Est-ce qu’il y avait entre nous aucun liencommun aujourd’hui ? Non, non, ce n’est pasaujourd’hui qu’elle est morte pour moi, il y a deux ans que je l’aicouchée de mes deux mains, dans la tombe de mes souvenirs, que jelui ai fait de mes larmes un suaire et que mon serment de vengeancea été son hymne de deuil.
« … Nous rentrons à Green-House, seulstous deux. Oh ! sur mon âme, que je ressens une fortetentation de le tuer !… Il faut que je fasse appel à toute maraison… Il est assis en face de moi, la tête dans ses mains. Il neparle pas. Évidemment, il se trouve dans cet état d’engourdissementqui accompagne la pléthore de la douleur.
« Étrange situation en vérité et dont jeme souviens avec une âcre jouissance ! Il était là, sous mesyeux, à portée de mes mains. Je pouvais le saisir à la gorge,enfoncer mes ongles dans ses chairs… et je ne l’ai pas fait. Etj’ai permis que, revenu à lui, il me parlât d’elle, il me détaillâtses perfections, qu’il me dît combien elle était belle, combien sesbaisers étaient doux, qu’il évoquât dans cette chambre, encoremurmurante de leurs mots d’amour, ces rêves qui sont la vie… J’aipermis tout cela. Je suis resté souriant. J’ai approuvé de la têteet du regard et du geste. Comme si je ne savais pas ce qu’elleétait – ce qu’elle eût été – pour moi ! Non, il faut bien quevous me croyiez, je ne l’ai pas tué… Mais comme je me cramponnais àl’avenir compromis, comme je notais une à une mes propres tortures,semblable à l’usurier avare qui inscrit les billets à ordre qu’onlui a souscrits !
