Histoires incroyables

XXXII

« Cette nuit-là, Turnpike s’était endormid’un sommeil profond ; nous avions beaucoup marché ;j’avais mon projet, je voulais qu’il dormît bien…

« Il est là, dans la chambre attenante àla mienne… Minuit, il y a deux heures qu’il n’a pas remué… rien àcraindre. J’entrouvre sa porte, doucement, oh ! si doucement,que moi-même je n’entends pas le bruit des gonds qui roulent.

« Rien !… le silence… J’ai là sousla main les fleurs les plus odorantes, aux parfums les plussubtils ; je les ai choisies moi-même. Ma main ne tremble pas.Je suis calme. Qu’est-ce que cela, auprès de ce que je ferai danstrois mois ? Jeu d’enfant. Je jette les fleurs sur le tapis desa chambre gerbe par gerbe… tout est bien fermé. J’y ai veillémoi-même. Des fleurs, des fleurs encore ! Je regarde par laporte entr’ouverte l’amas parfumé, qui s’élève, s’élève. Encore,encore. Il y en a assez…

« Puis je referme la porte, et debout,l’oreille collée au bois, j’écoute. Une heure se passe, déjà il aremué plusieurs fois. Oh ! si j’osais regarder ! Jeretire la clef, le trou de la serrure me sert de pointd’observation… Il est étendu dans son lit. Une lampe accrochée àson chevet éclaire en plein son visage et sa poitrine… je vois ledrap se soulever sous l’oppression qui gonfle son sein… C’est biencela, il respire avec difficulté. Ce sont les parfums qui montent àson cerveau. Ses yeux se sont ouverts. Voit-il ? Non, ils sontfixes, ils sont mornes. Son front est horriblement pâle… desgouttelettes de sueur le mouillent et brillent sous la lueur de lalampe…

« Tout à coup ses bras se tendent enavant, il se dresse sur son séant… puis il retombe. Un ronflementsourd s’échappe de sa gorge, quelque chose comme un râle.

« Oh ! sois tranquille, je ne veuxpas que tu meures… Le poison, quel enfantillage ! Te tuerainsi, ce serait te tuer par le bonheur, et je veux que tu meuresdans une affreuse torture…

« Assez ! assez ! il ne bougeplus. Oh ! si j’avais trop tardé ! s’ilm’échappait ! Pensée horrible ! J’attire la portevivement, insoucieux du bruit. Il ne m’entend pas ! Horsd’ici, fleurs maudites ! Ah ! cette fenêtre ! del’air, de l’air !

« Je me penche sur lui et je souffle surson front. De l’eau. En voici. Je suis sauvé ! il atressailli !

« Alors, j’ai réussi !

« – Qu’y a-t-il ? me demande-t-ild’une voix faible. Je ne sais ce que j’éprouve…

« – Mon ami, lui dis-je (oh ! commema voix doit sonner sympathiquement à son oreille), votre teint estlivide. Qu’avez-vous ? que ressentez-vous ?

« Il se dresse, me regarde :

« – Mon cerveau est obstrué, mes idéessont troublées… Ce sont tous les symptômes de la congestion…

« Le lendemain, on savait que Turnpikeavait été frappé d’un coup de sang, qu’il était absolumentrétabli…

« Il a le cou si court, disaient lesniais.

« Et moi je murmurais :

« – Je puis le tuer, maintenant.

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