Le Roman d’un spahi

XXII

Une nuit de calme sur la mer équatoriale. Unabsolu de silence, au milieu duquel les plus légers frôlements devoiles deviennent perceptibles ; – de temps à autre, sur lepont, on entend gémir quelque négresse qui rêve ; les voixhumaines vibrent avec des sons effrayants.

Une tiède torpeur des choses. Dansl’atmosphère, les immobilités stupéfiantes du sommeil d’unmonde.

Un immense miroir reflétant de la nuit, de latransparence chaude ; – une mer laiteuse pleine dephosphore.

On dirait qu’on est entre deux miroirs qui seregardent, et se reflètent l’un l’autre sans fin ; on diraitqu’on est dans le vide : il n’y a plus d’horizon. Au loin, lesdeux nappes se mêlent, tout est fondu, le ciel et les eaux, dansdes profondeurs cosmiques, vagues, infinies.

Et la lune est là, très basse, – comme un grosrond de feu rouge sans rayons, en suspension au milieu d’un mondede vapeurs d’un gris de lin pâle et phosphorescent.

Aux premiers âges géologiques, avant quele jour fût séparé des ténèbres, les choses devaientavoir, de ces tranquillités d’attente.

Les repos entre les créations devaient avoirde ces immobilités inexprimables, – aux époques où les mondesn’étaient pas condensés, où la lumière était diffuse et indéfiniedans l’air, où les nues suspendues étaient du plomb et du ferincréés, où toute l’éternelle matière était sublimée par l’intensechaleur des chaos primitifs.

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