Le Roman d’un spahi

TROISIÈME PARTIE

I

Lorsque Jean eut ainsi définitivement expulséFatou-gaye, il éprouva un grand soulagement d’avoir fait cetteexécution. – Lorsqu’il eut convenablement arrangé dans son armoirede soldat tout son mince bagage, rapporté de la maison deSamba-Hamet, il se trouva plus libre et plus heureux.

Cela lui paraissait un acheminement vers ledépart, vers ce bienheureux congé définitif qui n’étaitplus éloigné que de quelques mois.

Il avait eu pitié d’elle, cependant. Il avaitvoulu encore une fois lui envoyer l’argent de sa solde, pour luifaciliter une installation nouvelle ou un départ.

Mais, comme il aimait mieux ne pas la revoir,il avait chargé le spahi Muller de cette commission.

Muller s’était rendu dans la maison deSamba-Hamet, chez la griote. – Mais Fatou était partie.

– Elle a eu beaucoup de chagrin, dirent lespetites esclaves, en yoloff, – faisant cercle et parlant toutes àla fois.

Le soir, elle n’a pas voulu manger lekouss-kouss que nous lui avions préparé.

– La nuit, dit la petite Sam-Lélé, je l’aientendue qui parlait tout haut en rêvant, – et même les laobés ontjappé, ce qui est très mauvais signe. – Mais je n’ai pu comprendrece qu’elle a dit.

Il était certain qu’elle était partie, –emportant ses calebasses sur la tête, – un peu avant le soleillevé.

Une macaque nommée Bafoufalé-Diop, femme chefdes esclaves de la griote, personne très curieuse par nature, –l’avait suivie de loin, et l’avait vue tourner par le pont de boissur le petit bras du fleuve, se dirigeant sur N’-dartoute –ayant l’air de très bien savoir où elle allait.

On croyait dans le quartier qu’elle avait dûaller demander asile à un certain vieux marabout très riche deN’-dar-toute, qui l’admirait beaucoup. – Elle était bien assezbelle, d’ailleurs, pour n’être pas en peine de sa personne, quoiquekeffir.

Quelque temps encore, Jean évita de passerdans les quartiers de Coura-n’diaye.

Et puis bientôt il n’y pensa plus.

Il lui semblait d’ailleurs qu’il avaitretrouvé sa dignité d’homme blanc, souillée par le contactde cette chair noire ; ces enivrements passés, cette fièvredes sens surexcités par le climat d’Afrique, ne lui inspiraientplus, quand il regardait en arrière, qu’un dégoût profond.

Et il se bâtissait toute une existencenouvelle, de continence et d’honnêteté.

A l’avenir, il vivrait au quartier,comme un homme sage.

Il ferait des économies pour rapporter àJeanne Méry une foule de souvenirs du Sénégal de belles nattes quiseraient plus tard l’ornement de leur logis rêvé ; des pagnesbrodés dont les riches couleurs feraient l’admiration des gens deson pays, et qui, dans leur ménage, leur serviraient de tapis detable magnifiques ; – et puis surtout des boucles d’oreilleset une croix en or fin de Galam qu’il commanderait exprès pour elleaux plus grands artistes noirs.

– Elle les mettrait pour se parer, ledimanche, en allant à l’église avec les Peyral, et certes dans levillage aucune autre jeune femme n’aurait des bijoux aussibeaux.

………………………

Ce pauvre grand spahi à l’air si grave formaitainsi dans sa jeune tête inculte une foule de projets presqueenfantins, rêves naïfs de bonheur, de vie de famille et de paisiblehonnêteté.

Jean avait alors près de vingt-six ans. On luieût donné un peu plus que son âge, comme cela arrive souvent pourles hommes qui ont mené la vie rude aux champs, à la mer ou àl’armée. – Ces cinq ans de Sénégal l’avaient beaucoup changé ;ses traits s’étaient accentués ; il était plus basané et plusmaigre ; il avait pris l’air plus militaire et plusarabe ; ses épaules et sa poitrine s’étaient beaucoupélargies, bien que sa taille fût restée mince et souple ; ilmettait son fez et retournait sa longue moustache brune avec unecoquetterie de soldat qui lui allait à ravir.

– Sa force et son extrême beauté inspiraientune sorte de respect involontaire à ceux qui l’approchaient. On luiparlait autrement qu’aux autres.

Un peintre l’eût choisi comme type accompli decharme noble et de perfection virile.

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