VIII
Le lendemain, de bonne heure, j’étais chezGolding. Je ne vous dissimulerai pas qu’il m’avait fallu unecertaine audace pour me rendre chez le sollicitor.
Mais la curiosité fut plus forte quel’inquiétude. Je voulais savoir s’il se souviendrait. Pourquoi cedoute ? Il était bien évident qu’il ne pouvait avoir oublié cequi s’était passé la veille au soir, à moins que…
Eh bien ! c’était justement cette idéequi me tourmentait. Je croyais – mais ceci ne venaitd’aucune déduction, c’était un instinct – qu’il n’avait pas euconscience de ce qui s’était produit après six heures.
Et tenez, j’avais raison. Voilà maître Goldingqui me reçoit avec la plus grande affabilité. Bien mieux. Il meparle de notre petit repas et d’une certaine sauce, comme si rienque de très naturel n’avait accompagné son départ. Il est toujoursle même, teint fleuri, œil émerillonné. Je crois qu’au besoin ilaccepterait une seconde invitation.
Je me retire. Mon plan est fait. Vous l’avezdeviné. Pour procéder par ordre, il faut maintenant connaître deuxautres points importants :
1º Où va maître Golding ?
2° Quels sont les deux gentlemen enquestion ?
Ceci me paraît facile. À six heures, je serailà.
Oh ! je vous avoue que j’ai la fièvre.C’est une rude tâche que j’ai entreprise ; mais aussi que sonaccomplissement me promet de jouissances !
Je saurai tout… Quand je prononce ces troismots, je sens que je serai payé au centuple de mes peines.
Aussi, dix minutes avant que l’heure sonne, jesuis là, blotti dans un coin, à quelques pas de sa porte. Je saisqu’il est dans son étude. Je n’aurais pas commis cet enfantillagede ne pas m’en assurer.
Ces dix minutes me paraissent un siècle. Ellespassent cependant – trop lentement – mais elles passent.L’attention prête même à mes sens une telle finesse que j’entends –je suis sûr que je l’entends – le timbre fêlé de sa pendule.
Je ne m’étais pas trompé. C’est lui. Ilmarche, et moi je marche derrière lui. J’ai l’air d’undétective attaché au pas d’un coupable. Après ?Peut-être est-ce bien un coupable.
Il ne va pas vite. Non. C’est un pas bienrégulier, sec, cadencé. J’ai pris le pas, moi aussi, si bien queles deux bruits se confondent. Oh ! il ne peut se douter derien. Et de fait, il ne paraît pas préoccupé de ce qui se passederrière lui. C’est devant lui que se trouve sonintérêt. Ni à droite, ni à gauche, car il ne regarde rien, et laplus jolie fille de l’État peut passer à ses côtés sans qu’ilremarque son bas bien tiré ou sa taille cambrée. Parfois quelqu’unvient en sens inverse, et le heurte. Le choc – sec – ne le fait pasdévier d’un iota de la ligne directe.
Nous avons suivi Broadway quelque temps. Noussortons de la ville. Nous allons au faubourg. Nous arpentons laroute – arpenter est le mot, car chacun de ses pas a une dimensionfixe, implacable.
J’aperçois une maison, presque en plaine. D’unétrange aspect, sur mon âme. Les briques ont une teinte d’un rougebrun comme le front d’un homme frappé d’apoplexie. La maison estentourée d’un parc ; on y entre par une grille. Iltend à cette grille…
Mais voici du nouveau : de deux routesviennent – en même temps – oh ! absolument en même temps –deux gentlemen. Ils sont exactement à la même distance de lagrille, ils y arriveront exactement à la même seconde. Même pas,même rectitude dans la marche. Les voilà qui touchent la grilleensemble… La grille s’ouvre, ils entrent… ces trois pointsconvergents se sont confondus en un seul groupe… et ilsdisparaissent dans la maison…
