XXII
J’ai manœuvré ; et, de fait, ce n’a pasété très difficile. Je n’ai eu qu’à me montrer tel que je suisréellement ; ils se sont persuadés de plus en plus que j’étaisfou. J’ai tremblé un instant qu’on ne voulût, en ma qualité d’hommeriche, me soigner chez moi. Par bonheur, l’avarice du docteurGresham a été plus forte que les remontrances de mes amis.L’honnête homme préfère m’avoir sous sa main, pour mieuxm’exploiter. En vérité, je ne puis lui en faire un crime ; carpour quelques centaines de dollars de plus que je dépenserai,j’aurai du moins obtenu ce que je désire depuis si longtemps.
Enfin, je ne suis plus si faible, et je puisêtre transporté. Oh ! quelles précautions sont prises !On veille sur moi comme sur un enfant terrible. Si j’allaism’échapper ! Si ma folie allait prendre tout à coup uncaractère violent ! On s’efforce de m’amadouer. On me parled’une promenade à la campagne, dans le but – l’unique but – deréparer mes forces. Comme ils auraient peur, s’ils pouvaient sedouter que je sais tout, que je n’ignore point que c’est àl’hôpital des fous qu’on me conduit. Imbéciles ! je vouslaisse jouer devant mes yeux votre ridicule comédie, parce qu’il meplaît – à moi – d’aller à votre hôpital. J’y vais parce qu’il meconvient d’y aller, entendez-vous bien ! N’ont-ils pas discutéentre eux tout bas – mais j’entends tout – s’il n’y avait pas lieude m’attacher les bras dans leur vêtement infâme ? Parbonheur, ils ont renoncé à ce gracieux projet. Je dis, par bonheur,car je me serais peut-être trahi.
Nous voilà partis… Qu’est ceci ? jerencontre sur mon passage des voisins qui gémissent et sedétournent pour pleurer. Ah ! ah ! quand je disais quetout cela était du pur grotesque ! Pleurez, pleurez, tandisque mon âme, à moi, rit à gorge déployée.
On s’est arrêté devant le LunaticAsylum. J’ai feint de ne pas m’en apercevoir. Il me tarde quetoutes ces formalités préliminaires soient accomplies. Voici :nous passons sous des voûtes, dans une espèce de greffe ; lesous-directeur, un gros homme réjoui, vient me recevoir des mainsdu tout-puissant directeur, docteur Gresham. Un clignement d’yeuxest adressé au docteur par ce personnage. Il signifie – cela estaussi clair que si les mots étaient prononcés : – Ah !c’est là cet excellent client ! Car je suis accueilli avectous les égards que l’on doit à une bonne affaire. Jereprésente un capital de… auquel d’habiles saignées devront êtrepratiquées. Donc, je suis respectable au plus haut point.
Le sous-directeur daigne me conduire lui-mêmeà mon appartement. J’ai un appartement, s’il vous plaît, dans lepavillon le plus élégant, une chambre à coucher, un parloir et uncabinet. Ah ! ce cabinet m’a fait une fâcheuse impression.C’est là que sont disposés – comme des instruments de torture – lesappareils hydrothérapiques. Les douches glacées ! Bast !puisque je suis fou. J’ai des fenêtres grillées, qui donnent sur unmagnifique jardin… à peine entré, j’y jette un coup d’œil…
J’aperçois un homme qui se promène, seul, latête penchée.
– Ah ! me dit le domestique, voilà votrevoisin qui fait son petit tour.
Dieux du ciel ! vous l’avez entendu. Cethomme a parlé ! il a dit : « Votrevoisin ! » Oh ! béni soit-il, et que ces mots merécompensent déjà de tout ce que j’ai souffert et de tout ce que jesouffrirai peut-être ! Mon voisin ! cet homme ! il adit cela, tout simplement, sans y songer, sans comprendre que toutmon être dût frissonner de joie. C’est qu’aussi il ne sait rien, ilne peut rien savoir ! Que ne lui donnerais-je pas pour payerces quelques mots !
Cet homme, c’est Golding.
On m’a laissé seul un instant ; je mesuis accoudé à la fenêtre. Je le regarde qui marche, quimonte une allée, puis la redescend. Il n’est pas changé, sur maparole. Oh ! comme je le remercierais de n’être pasmort ! car c’est alors peut-être que je serais devenu fou, sila possibilité d’éclaircir ce mystère m’avait échappé par ladestruction du sujet lui-même. Au lieu de cela, je suis là, àquelques pieds de lui, je le couve du regard, il ne pourra pasm’échapper, car lui est fou, bien fou, n’est-il pas vrai ? Lesgrilles sont solides et les verrous sont sûrs ! Pourvu qu’onle garde bien ! Les fous ont des façons de se faufiler dont ilest bon de se défier. J’en parlerai à Gresham…
