XI
– Je te pardonne l’épigramme, répondit-il.Car, en vérité, je dois te paraître bizarre. Tu ne me connais pasencore complètement ; je ne sais d’ailleurs si je me connaisbien moi-même. Mais, avec ta bonne volonté, nous allons tâcher denous rendre un compte exact de l’état dans lequel je me trouve. Etd’abord, pour ne pas laisser plus longtemps ta curiosité ensuspens, je te dirai que, depuis la dernière fois que nous noussommes vus, je n’ai pas cessé un seul instant de m’occuper del’affaire Beaujon…
– Ah ! fis-je dans un élan de joieinvolontaire. Et tu as réussi ?
– Pas d’impatience : j’y viendrai tout àl’heure. Je dois te dire que, dès le principe, j’avais un planpresque complètement tracé. Mais l’idée même qui avait surgi en moiimpliquait de telles difficultés que les simples procédés del’induction, applicables à l’affaire Lambert que tu n’as pasoubliée, étaient ici tout à fait insuffisants. Il ne s’agissaitplus dans le cas actuel de faits matériels, palpables, decirconstances, si petites qu’elles fussent, qui pussent me servirde jalons dans mes recherches. Dans l’affaire Lambert, le mariavait assassiné sa femme. Il savait lui-même comment lefait s’était passé, il ne s’agissait donc en quelque sorte que dele faire parler, d’interroger les événements eux-mêmes, deretrouver, si je puis dire ainsi, la trace physique qu’ils avaientnécessairement laissée de leur passage. Tu comprends toutel’importance de ce point : le meurtrier savait, ilfallait se substituer à lui, entrer dans sa pensée, l’étudier dansses moindres mouvements, dans les plus insignifiantesmanifestations de sa conscience. Pour tout dire, le problèmeexistait, les termes en étaient posés. On était à larecherche d’une inconnue, mais au moins on était en possession despremiers termes de l’équation. Ici, au contraire, écoute bien ceciet que cela te serve de renseignement sur l’utilité des moyensbarbares employés au moyen âge pour parvenir à la découverte de lavérité, Beaujon eût-il été appliqué à la torture, à la questionordinaire et extraordinaire, eût-on brisé ses membres, déchiré soncorps, jamais on n’aurait pu lui arracher un aveu réel.
« Peut-être se serait-il avoué coupable,peut-être eût-il bâti une fable pour donner corps à l’accusation etpar conséquent faire cesser ses tourments. Mais il aurait menti,par cette raison effrayante, incroyable, qu’il neconnaissait pas, qu’il ne connaît pas la vérité.Ceci semble insensé ; ce n’est rien encore. Beaujon était seulavec Defodon, nul n’a pénétré dans la chambre ; c’est bienBeaujon qui a tué Defodon, et Beaujon ne sait ni comment nipourquoi le fait s’est produit. Chose plus effrayante encore :il peut croire qu’une partie du système d’accusation estfondée ; il peut supposer que Defodon s’est jeté surlui dans un accès de jalousie. En un mot, ni commissaire de police,ni juge d’instruction, ni procureur général, ni jurés, niprésident, ni accusé ne savent la vérité…
Maurice s’arrêta. J’étais atterré.
– Ainsi, m’écriai-je, sans toi… (et j’appuyaifortement sur ces mots), sans toi, jamais on n’aurait connu cettevérité…
– Je n’y mets aucune vanité, crois-le bien.Mais ce que tu viens de dire est exact. Sans moi, ceproblème fût resté à jamais insoluble. Il fallait ce concours decirconstances inouïes, que tu me fisses la proposition dont tu tesouviens, que certains mots dans l’acte d’accusation et lesréponses des accusés me donnassent l’éveil, et qu’enfin je fussevenu assister à ces débats, moi que l’insoluble attire, quel’inconnu subjugue, que l’impossible fascine. Il fallait en outreque je ne fisse pas fausse route une seule minute, et maintenant,je vais t’expliquer le sens de mes premières paroles, je vaist’expliquer pourquoi tu ne m’as pas vu, pourquoi tu n’as pasentendu parler de moi depuis ces quinze jours…
En vérité, dans ce moment où, maître delui-même, Maurice, de sa voix calme, exposait lentement, sansemphase, sans entraînement, la philosophie de cette incroyableaffaire, je me sentais saisi pour lui d’une admiration sansbornes ; sa tête s’était rejetée en arrière, son regard avaitpris cette fixité qui le rendait si remarquable : oncomprenait ce qu’avait été au temps antique la Pythie sur sontrépied.
– Tu as donc bien saisi, continua-t-il, cefait important. Tout point de repère me manquait. Il fallaitreconstruire le drame de toutes pièces, non en ce qui constituaitla scène même du meurtre, mais dans ses antécédents, dans sescauses. C’est d’ailleurs ce qu’avait tenté de faire l’accusation ens’attachant à la prétendue passion de ces jeunes gens pour laGangrelot. Or, voici quel a été mon premier mode de procéder.Étudiant avec la plus minutieuse attention, je dirais presque à laloupe, les termes de l’acte d’accusation, les réponses de Beaujon,les dépositions des témoins, je me suis demandé si des détailsn’étaient point passés inaperçus qui comportassent un examen plussérieux. Et tout d’abord, j’ai acquis une conviction absolue,procédant d’une constatation dont tu vas toi-même reconnaîtrel’exactitude. Dans toute cette affaire, on s’est préoccupé du passéde l’accusé ou des témoins, on a groupé, après les avoirrecherchées, toutes les circonstances de nature à éclairerl’opinion sur leur caractère, sur leurs sentiments probables. On afait, en un mot, sur Beaujon, sur la Bestia, une enquêtesoigneuse. Mais on a complètement négligé de faire le même travailau sujet d’un des acteurs de ce terrible drame ; on n’a pas unseul instant recherché qui était moralement et physiquementDefodon, la victime, le mort. D’enquête à son sujet, il n’en a pasété question. Ainsi agit toujours la justice, obéissant à l’une desinfirmités de la nature humaine. Elle se donne un objectif ;elle délimite d’abord la route qu’elle devra suivre et ne s’enécarte à aucun prix. Pour elle, le raisonnement a étécelui-ci : Beaujon est coupable ; il ne peut pas ne pasêtre coupable ; il faut donc justifier l’accusation. Tous cesraisonnements sont de bonne foi.
« Alors on cherche, on bâtit un systèmesur un plan donné d’avance, on néglige ce qui ne paraît pasconcluant, on donne une importance énorme à des faits qui neseraient point remarqués si, de prime abord, on n’avait pas laconviction de la culpabilité, et c’est ainsi qu’on voit produiredevant les jurés ces conversations qui n’avaient aucune valeur,qu’on rappelle ces mots qui n’avaient aucun sens précis. Onpressure, on torture les moindres détails pour les ajuster au mouleconstruit par la prévention. Dans le cas actuel, il est facile dereconnaître les traces de ce travail. Les éléments réunis parl’enquête n’ont convaincu personne ; le verdict même du juryen est la preuve. Que sont en ce cas les circonstances atténuantes,sinon la constatation d’un doute ?…
« Maintenant, continua Maurice, venons àceci : nous sommes en présence de trois systèmesdifférents : l’un, formulé par l’accusation, attribuant lemeurtre de Defodon à un acte volontaire de Beaujon, non prémédité,mais déterminé par une explosion irrésistible de colère et dejalousie. Le second système, si toutefois il mérite ce nom, estcelui de Beaujon. Je ne sais rien, dit-il ; Defodon s’est jetésur moi, j’ignore pour quelle raison. Je me suis défendu et j’ai eule malheur de le tuer. J’arrive, moi, avec le troisième système quiest la vérité…
– Beaujon est innocent, m’écriai-je.
– Absolument.
– Alors, il est fou !
– Non pas. Tu tombes toi-même dans le défautque je te signalais. N’y a-t-il donc, en dehors de Beaujon,personne dont l’état ait dû influer sur l’événement ?…
– Defodon !
– Enfin, tu as bien voulu penser à lui.Remarque combien cette idée a été lente à se produire sur toi…
– Alors, selon toi, Defodon, dans un accès defolie, s’est jeté sur Beaujon… oui, en effet, rien de plusrationnel, rien de plus plausible. Qu’il est étrange que cettepensée ne soit venue à personne !…
– Fort heureusement ! reprit Maurice ensouriant. Car d’un seul bond tu vas aux dernières limites dupossible. Je ne t’ai pas amené à ce point de ma démonstration pourte déclarer que tel ou tel était l’état de Defodon, mais uniquementpour que tu comprisses qu’il y avait là toute une voie nouvelle, àsavoir l’étude de l’état de Defodon. Comprends-tu la faute commisepar tous ? L’acte de Beaujon a violemment attiré l’attentionsur lui ; c’est donc lui qui, dès le principe, est devenu lepoint de mire de toutes les recherches. Or, je dis que c’était surDefodon que devait se diriger l’enquête… c’est cette tâche que j’aiassumée.
J’écoutais avec une attention croissante.C’était tout une révélation, et je sentais instinctivement queMaurice était sur la véritable piste. Il continua :
– Tu dois comprendre maintenant commentpendant quinze jours je me suis absolument séquestré dumonde : j’avais besoin de m’identifier à la nature d’un hommeque je n’avais pas connu, de reconstituer pièce par pièce uncaractère que je n’avais jamais été à portée d’apprécier, et jen’avais d’autres données que quelques mots saisis çà et là dans desactes et des pièces où quelques points de repère s’étaient glisséspar hasard et comme à l’insu de tous. Ces quinze jours, je les aipassés dans la chambre où le crime a été commis… je discrime pour me conformer au verdict rendu ; mais jeprouverai qu’il y eut purement et simplement accident. Oui, pendantquinze jours, dormant à peine, ne mangeant que tout juste assezpour ne pas mourir de faim, j’ai vécu de la vie de Defodon, j’aisurexcité ma propre nature pour la mettre au diapason de la sienne,et… j’ai réussi…
– Eh bien ! m’écriai-je en voyant qu’ils’arrêtait.
– Je ne veux point t’en dire plus.Aujourd’hui, à trois heures, viens à l’hôtel de France et duPérigord, rue des Grès, tu y trouveras quelques autres personnesque j’ai convoquées, et là je vous dirai tout. Alors, du reste,aura lieu une épreuve suprême qui prouvera la réalité de mesdéductions… À trois heures donc !
– À trois heures.
Et Maurice sortit.
