Le Roman d’un spahi

VII

Quand Jean se retrouva dans la rue solitaire,il n’y put tenir, et, en frémissant, il ouvrit sa lettre.

Il y trouva cette fois l’écriture seule de savieille mère, écriture plus tremblée que jamais, – avec des tachesde larmes.

Il dévora les lignes, – il eut unéblouissement, le pauvre spahi, – et porta ses mains à sa tête ens’appuyant au mur.

………………………

C’était très pressé, avait dit le gouverneur,ce pli qu’il portait ; il embrassa pieusement le nom de lavieille Françoise, et s’en alla comme un homme ivre.

………………………

Etait-ce bien possible, cela ? C’étaitfini, fini à jamais ! On lui avait pris sa fiancée, au pauvreexilé, – sa fiancée d’enfance, que ses vieux parents lui avaientchoisie !

………………………

« Les bans sont publiés, la noce serafaite avant un mois. Je m’en doutais bien, mon cher fils, dès lemois dernier ; Jeanne ne revenait plus nous voir. Mais jen’osais pas te le dire encore, pour ne pas te tourmenter, puisquenous ne pouvions rien y faire.

« Nous sommes dans un granddésespoir.

Maintenant, mon fils, il est venu hier àPeyral une idée qui nous fait peur : c’est que tu ne voudrasplus revenir au pays, et que tu resteras en Afrique.

« Nous sommes bien vieux tous lesdeux ; mon bon Jean, mon cher fils, ta pauvre mère t’ensupplie à genoux, que cela ne t’empêche pas d’être sage, et de nousrevenir bientôt comme nous t’attendions.

Autrement, j’aimerais mieux mourir tout desuite, et Peyral aussi. »

………………………

Des pensées incohérentes, tumultueuses, sepressaient dans la tête de Jean.

Il fit un rapide calcul de dates. Non, cen’était pas fini encore, ce n’était pas un fait accompli. Letélégraphe !

Mais non, à quoi donc pensait-il ! Il n’yavait point de télégraphe entre la France et le Sénégal.

Et, quand même, qu’aurait-il pu leur dire deplus ?

S’il avait pu partir en laissant toutderrière, partir sur quelque navire à grande vitesse, et arriverencore à temps ; en se jetant à leurs pieds, avecsupplications, avec larmes, il aurait peut-être encore pu lesattendrir. Mais, si loin, quelles impossibilités, quelleimpuissance ! Tout serait consommé avant qu’il ait seulementpu leur envoyer un cri de douleur.

Et il lui semblait qu’on serrait sa tête dansdes mains de fer, qu’on pressait sa poitrine dans des étauxterribles.

Il s’arrêta encore pour relire, et puis, sesouvenant qu’il portait un ordre pressé du gouverneur, il replia salettre et se remit à marcher.

………………………

Autour de lui, tout était au grand calme dumilieu du jour. – Les vieilles maisons à la mauresque s’alignaientcorrectement, avec leur blancheur laiteuse, sous le ciel bleuintense du ciel. – Parfois, en passant, on entendait derrière leursmurs de brique quelque plaintive et somnolente chanson denégresse ; – ou bien, sur le pas des portes, on rencontraitquelque négrillon bien noir, qui dormait le ventre au soleil, toutnu, avec un collier de corail, – et marquait une tache foncée aumilieu de toute cette uniformité de lumière. – Sur le sable uni desrues, les lézards se poursuivaient avec de petits balancements detête comiques, – et traçaient, en traînant leur queue, une infinitéde zigzags fantasques, compliqués comme des dessins arabes. – Unbruit lointain de pilons à kousskouss, monotone et régulier commesorte de silence, arrivait de Guet-n’dar, amorti par les coucheschaudes et lourdes de l’atmosphère de midi…

Cette tranquillité de la nature accabléesemblait vouloir narguer l’exaltation du pauvre Jean, et exaspérersa douleur ; elle l’oppressait comme un mal physique, ellel’étouffait comme un suaire de plomb.

Ce pays lui faisait tout à coup l’effet d’unvaste tombeau.

Il s’éveillait, le spahi, comme d’un pesantsommeil de cinq années. – Une immense révolte se faisait en lui,révolte contre tout et contre tous !…

Pourquoi l’avait-on pris à son village, à samère, pour l’ensevelir au plus beau temps de sa vie sur cette terrede mort ?… De quel droit avait-on, fait de lui cet être à partqu’on appelle spahi, traîneur de sabre à moitié Africain,malheureux déclassé, – oublié de tous, – et finalement renié par safiancée !…

Il se sentait une rage folle au cœur, et nepouvait pleurer ; il éprouvait le besoin de s’en prendre àquelqu’un ou à quelque chose, – le besoin de torturer, d’étreindre,d’écraser quelqu’un de ses semblables dans ses bras puissants…

Et rien, rien autour de lui, – que le silence,la chaleur et le sable.

………………………

Hélas pas un ami non plus dans tout ce pays, –pas même un camarade de cœur à qui conter sa peine… Il était doncbien abandonné, mon Dieu !… et bien seul au monde !…

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