Le Dernier mot de Rocambole – Tome I

Chapitre 2

 

Miss Cécilia demeura un moment haletante etsans voix.

Que signifiaient de semblablesparoles ?

Et comment Sir Arthur Newil, cadet sansfortune, prétendant éconduit, osait-il les prononcer ?

Enfin, miss Cécilia lui prit doucement lesbras et lui dit :

– Mon cousin, il faut vous expliquer.

– Je tâcherai, dit sir Arthur.

– Comment… vous tâcherez ?…

Et l’œil de miss Cécilia était pleind’éclairs.

– C’est fort difficile, continua sirArthur, qui ne s’était pas départi de son calme.

– Pourquoi ?

– Parce qu’il me faut entrer dans desdétails singuliers…

– Parlez ! je le veux.

Sir Arthur reprit :

– Sir George Stowe n’est paschrétien.

– Bah ! dit miss Cécilia avec unaccent d’incrédulité. Qu’est-il donc ?

– Il adore le dieu Wichnou, la déesseKâli, et tout l’Olympe des Indous.

Miss Cécilia haussa les épaules.

– Ce que vous dites-là n’a pas le senscommun, dit-elle.

– C’est pourtant l’exacte vérité.

– Par exemple !

Et miss Cécilia eut un sourire des plussceptiques et ajouta :

– Cette fable a dû être inventée parquelqu’un de ces jeunes beaux qui m’ont offert leurs hommages.

– Il y a du vrai dans ce que vous dites,miss Cécilia. Seulement, on n’a point inventé la fable, on s’estcontenté de la découvrir.

– Je ne vous comprends pas…

– Écoutez-moi, poursuivit sir Arthur,vous avez refusé la main de sir Ralph Ounderby ?

– Je le crois bien ; il est niais aupossible.

– Dites méchant. Quoi qu’il en soit, laméchanceté rend parfois ingénieux.

– Ah ! fit miss Cécilia. Qu’a-t-ildonc imaginé, sir Ralph Ounderby ?

– Il a su que vous aimiez sir GeorgeStowe.

– Bon !

– Et il l’a fait suivre.

– Fort bien. Où va sir George ?

– Il rentre chez lui chaque nuit, sedéguise en matelot et s’en va courir dans le Wapping.

Le Wapping est un quartier tellement infâme,que miss Cécilia indignée s’écria :

– C’est faux !

– Attendez, je n’ai pas fini, dit encoresir Arthur.

– Voyons ?

– Sir Ralph a non seulement fait suivrel’Anglo-Indien, mais il a gagné à prix d’or son uniquedomestique.

– Après ? fit miss Cécilia avec undédain suprême.

– Pour deux cents guinées, continua sirArthur, le valet a consenti à introduire sir Ralph Ounderby dans lamaison de sir George Stowe, tandis que celui-ci était absent.

Sir George Stowe a dans sa maison une piècesoigneusement fermée et dans laquelle personne n’est jamais entré,si ce n’est lui.

Miss Cécilia continuait à sourire d’un air dedoute.

Néanmoins, elle écoutait avec plus d’attentionet fronçait parfois le sourcil, tant sir Arthur parlait avecconviction.

Celui-ci continua :

– La pièce en question est une pagode.C’est là que sir George fait sa prière ; il y a même, aumilieu, un petit poisson rouge qui se prélasse dans un bassin etqui est, paraît-il, l’âme du père de sir George Stowe.

Miss Cécilia était pâle, mais son souriresceptique n’avait point abandonné ses lèvres.

– Puisque personne n’entre dans cettepièce que vous dites être une pagode, dit-elle, comment peut-onsavoir qu’il s’y trouve un poisson rouge ?

– Ah ! voilà, dit sir Arthur. Cettepièce prend jour par en haut. Elle est percée d’un vasistas aumilieu du plafond, lequel vasistas est au niveau du toit.

– Bien !

– Le valet de sir George Stowe, pour deuxcents autres guinées, a laissé monter sir Ralph sur le toit, dansla nuit d’avant-hier.

Vers deux heures du matin, sir George Stoweest arrivé et il est entré dans la pagode. Couché à plat ventre surle vasistas, sir Ralph a vu l’Indien à demi nu, la tête couverted’une pièce de laine blanche, s’agenouiller dévotement auprès dubassin et contempler avec amour le poisson rouge.

– Mon cousin, dit miss Cécilia, est-cesir Ralph qui vous a raconté lui-même cette charmantehistoire ?

– Oui, ma cousine.

– À vous seul !

– Oh ! non, à moi et au baronnetNively.

Nous nous sommes rencontrés hier soir au clubdans Pall-Mall.

– Eh bien ! dit froidement missCécilia, sir George Stowe tuera demain sir Ralph, et je vousconseille, mon cher cousin, de ne pas ébruiter ce sot récit.

Et miss Cécilia se leva, et d’un geste superbefit comprendre à sir Arthur qu’elle ne voulait pas entendre autrechose.

Sir Arthur se leva à son tour :

– Adieu, ma cousine, dit-il. J’ai faitmon devoir. Vous vous en souviendrez, s’il vous arrive malheur…

Miss Cécilia répondit par une petite mouedédaigneuse et ne desserra point les dents.

Sir Arthur fit quelques pas vers laporte ; mais au moment de franchir le seuil, il seretourna :

– Cécilia, dit-il, encore un mot.

– À quoi bon ? fit-elle.

– Un seul…

Elle ne répondit pas.

Mais sir Arthur prit sans doute ce silencepour un acquiescement car il ajouta :

– Savez-vous qu’il se passe de sinistreschoses, à Londres, depuis quelques semaines ?

– Et quoi donc ? fit-elle.

– Plusieurs personnes ont été étrangléesdans la rue… notamment des jeunes filles.

Cette fois, l’indignation de miss Céciliaéclata comme un tonnerre :

– Il ne vous manque plus, dit-elle, qued’accuser sir George Stowe d’être un chef de bandits. Sortez,sortez !

Sir Arthur s’inclina sans mot dire et gagnal’escalier. Mais sur une troisième marche, il se trouva face à faceavec un nouveau personnage.

C’était un vieillard encore vert, au teintcoloré, à la mine ordinairement joyeuse.

Nous disons ordinairement, car cejour-là, il avait le visage bouleversé.

Sir Arthur s’écria :

– C’est vous, lord Charring !

– C’est moi, dit le vieux lord, quiépongeait son front chauve avec son mouchoir.

Et il prit sir Arthur par le bras.

– Mais qu’avez-vous donc ? demandasir Arthur.

– Je viens d’apprendre une nouvelleépouvantable.

Et le vieux lord parlait d’une voixentrecoupée par une vive émotion.

– Où est ma nièce ?

– Là, dans son atelier.

– Vous l’avez vue ?

– Je la quitte.

Lord Charring força sir Arthur à remonter aveclui.

– Mon oncle ! dit miss Cécilia envoyant entrer le vieillard et courant à lui.

Mais, comme sir Arthur, elle fut frappée de lapâleur et de l’air bouleversé de lord Charring.

– Mais qu’avez-vous donc mon oncle ?lui dit-elle.

– Je viens d’apprendre une choseaffreuse.

– Parlez !

– Vous connaissiez tous deux sir RalphOunderby ?

– Certainement, dit miss Cécilia, je leconnais, je n’en ai pas voulu pour mari.

– Et bien t’en a pris, dit le vieuxlord.

– Vraiment ?

– Tu serais veuve, aujourd’hui.

Miss Cécilia jeta un cri, – un cri detriomphe ! elle regarda sir Arthur…

Et son regard semblait dire :

– Vous le voyez, sir George Stowe s’estfait justice.

Mais lord Charring ajouta :

– Cette nuit, comme il rentrait de sonclub, il a été étranglé.

Miss Cécilia poussa un nouveau cri.

En même temps, une pâleur mortelle se répanditsur son visage.

– On l’a volé, sans doute ? fit sirArthur.

– Non, dit lord Charring ; on aretrouvé sur lui sa bourse, son portefeuille et sa montre.

Cette fois, miss Cécilia se laissa tomberdéfaillante sur le siège où elle était tout à l’heure, et ses yeuxse fermèrent.

Sir Arthur Newil avait donc ditvrai !

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