Chapitre 28
Trois jours se sont écoulés depuis lesauvetage de Gipsy.
Deux hommes sont demeurés chez eux,obstinément, pendant ces trois jours.
L’un est le gentleman sir George Stowe.
L’autre est sir Arthur Newil.
Sir George Stowe n’a qu’une crainte, c’est quesir Arthur ne soit allé trouver miss Cécilia et ne lui ait toutrévélé.
Il a pu s’échapper de la pagode, tourner etretourner dans les rues de Hampstead, afin de faire perdre satrace, regagner Londres et attendre les événements.
Sir George Stowe sait bien que tous ces hommesqu’un ordre mystérieux réunissait naguère dans la pagode deHampstead, ont à Londres des professions au grand jour, que s’ilssont Étrangleurs et adorateurs de la déesse Kâli, dans l’ombre, ilsrevendiquent bien haut, à la lumière du soleil, leur qualité decitoyens britanniques. Or, l’enlèvement de Gipsy par les prétendusfils de Sivah est non seulement un échec moral, un coup presquemortel porté à la puissance de la déesse Kâli, mais à sa propreautorité, à lui sir George Stowe, le chef suprême des Étrangleurs àLondres.
Depuis que Gurhi avait fait des révélations àsir George Stowe, ce dernier l’avait tenu enfermé chez lui.
Quand il y rentra, en revenant de Hampstead,il put constater que Gurhi avait disparu.
S’était-il enfui ?
L’aurait-on enlevé ?
La dernière hypothèse était la plusadmissible.
Gurhi seul aurait pu dire aux autres que lesprétendus fils de Sivah n’étaient que des imposteurs.
D’un autre côté, ni le lendemain, ni les jourssuivants sir George Stowe ne reçut un mot de Cécilia qui,cependant, à leur dernière entrevue, lui avait annoncé que sononcle, le pair d’Angleterre, devait le prier très prochainement àdîner.
Sir George Stowe se disait donc :
– Sir Arthur Newil a parlé, et sa cousinel’a cru.
De son côté, sir Arthur avait passé ces troisjours à trembler.
Partout il voyait des Étrangleurs…
Partout il croyait entendre siffler leterrible nœud coulant.
Échappé aux mains de Rocambole, qui l’avaitlaissé aller après qu’il lui eût donné les renseignements dontcelui-ci avait besoin pour sauver Gipsy – sir Arthur s’était biengardé de retourner dans la maison louée sous le nom de monsieurWilliam.
On ne l’avait pas revu davantage dans lecoquet logis de garçon qu’il possédait dans Piccadilly.
Or, sir Arthur s’en était allé loger dans leBorough, un quartier populaire, à l’auberge de laChèvre-Noire, où ne descendaient que les gentlemen deprovince, des marchands et des fermiers.
Là, il s’était vêtu comme un bon villageoisaisé qui vient se repaître des merveilles de la capitale pendantquelques jours, afin d’avoir de longs récits à faire, plus tard, aucoin du feu de son vieux manoir, au fond de son comté reculé.
On ne l’avait point revu dans les bureaux dela marine, ni dans Picadilly, ni dans Haymarket, ni ailleurs.
Le soir, il allait prendre l’air un moment, aubord de la Tamise, son chapeau sur les yeux et son nez dans sonmanteau.
Lorsque la peur prend un homme en croupe, ellele conduirait au bout du monde.
Ce n’était point assez pour sir Arthur Newilde s’être déguisé, de s’être réfugié dans le Borough, d’avoirchangé de nom, car il se faisait appeler, à son auberge de laChèvre-Noire, M. Johnson-Wardle.
Non, sir Arthur avait une si grande épouvantedes Étrangleurs qu’il songeait à fuir l’Angleterre et à s’embarquerpour quelque colonie lointaine, l’Australie ou la Cochinchine.
À cet effet, il se présenta un soir dans lesbureaux de la West-India Company et demanda s’il n’y avaitpas quelque navire en partance.
Il lui fut répondu que le brick leGoldering mettrait à la voile dans quatre jours, dans leport de Liverpool, en destination de la Nouvelle-Calédonie.
Sir Arthur paya son passage d’avance, unpassage de deuxième classe, ce qui était encore une mesure deprudence, sous le nom de Johnson-Wardle, et rentra à son aubergefort perplexe.
Prendrait-il le soir même le railway deLiverpool ou demeurerait-il à Londres ?
Après avoir longtemps hésité, longtempsréfléchi, il se décida à rester à Londres, s’y trouvant encoremieux caché qu’à Liverpool.
Puis il supprima sa promenade quotidienne aubord de la Tamise et résolut de feindre une indisposition et de nepas sortir de sa chambre d’auberge, jusqu’au lendemain minuit,heure où il prendrait l’express-train de Liverpool, – lequelarriverait une heure à peine avant le départ duGoldering.
Sir Arthur Newil avait donc passé deux joursenfermé, au lit, buvant du thé et toujours sous le nom deJohnson-Wardle, se plaignant d’horribles coliques.
Le soir du troisième jour, un peu avant lanuit, il prétendit se trouver mieux, se leva et consentit à souper,sur les instances réitérées du garçon d’hôtel.
Deux heures plus tard, il fit sa malle, car ilavait acheté différents objets nécessaires à un voyage aussi longque celui de la Nouvelle-Calédonie.
Puis, il demanda sa note.
Et quand il eut donné sa demi-guinée, cinqshillings pour sa dépense de trois jours, il se mit à regarder lapendule avec anxiété.
La pendule n’allait pas assez vite !
Il avait encore plus d’une heure à attendreavant d’envoyer chercher le cab qui le conduirait au railway deLiverpool.
Tout à coup on frappa à la porte.
Sir Arthur Newil pâlit, sa langue seglaça.
Il ne connaissait personne dans l’auberge, iln’avait jamais reçu de visite.
On frappa une seconde fois.
Et comme il hésitait à répondre, la portes’ouvrit et un homme entra.
Cet homme, sir Arthur Newil le reconnutsur-le-champ.
C’était celui qui l’avait pris au collet,lorsque la peur le poussait dans les rues de Hampstead.
Cet homme, c’était Rocambole.
Non plus Rocambole affublé d’une vareuse dematelot.
Mais Rocambole vêtu en gentleman, ganté defrais, ayant le ton et les manières d’un homme de haute vie.
Et Rocambole, saluant sir Arthur Newil, fermala porte.
– Pardon, monsieur, dit-il, je sais quevous partez ce soir, et que vous vous embarquez demain matin.
À Dieu ne plaise ! que je veuillecontrarier vos projets.
Seulement j’ai un petit service à vousdemander.
En même temps, Rocambole ouvrit son pardessuset tira de sa poche un revolver, ajoutant :
– Gipsy m’a tout dit. Je sais que la peuraidant, on obtient de vous bien des choses. Or, écoutez-moibien : si vous refusez d’écrire la lettre que je vais vousdicter, je vous brûle la cervelle.
Sir Arthur était ivre mort d’épouvante.
Rocambole ajouta :
– Libre à vous de fuir devant lesÉtrangleurs, et le mépris que vous m’inspirez ne me donne pasl’envie de vous venir en aide. Mais, si vous ne voulez pas manquerle train, asseyez-vous là, devant cette table, etécrivez !
Sir Arthur eut un soupir étouffé, mais ilobéit et se dirigea vers la table.
