Chapitre 33
Il était quatre heures du matin lorsque sirGeorge Stowe rentra chez lui.
Haymarket est le quartier de Londres parexcellence où l’on fait de la nuit le jour.
L’orgie anglaise est silencieuse ; maiselle n’en est pas moins brutale et sinistre.
Une population des deux sexes, en haillons,soupe de minuit à quatre heures du matin, au coin des rues, dansles carrefours, sur les places et sous le portique des palais.
La civilisation dans sa corruption la plushideuse, le vice dans son horreur policée, tout cela réglementé parle constable, représentant de la loi et de l’autorité, se donnentrendez-vous dans Haymarket.
Sir George Stowe, avant d’atteindre la porte,fut abordé plus de vingt fois par des Irlandaises qui luidemandaient un shilling et par des gentlemen sans souliers, mais enhabit noir, dépourvus de linge, mais classiquement coiffés d’unreste de chapeau, qui lui tendaient la main.
Pour la première fois peut-être, le féroceIndien, l’étrangleur, eut un moment de pitié.
Il eut pitié du peuple anglais, l’ennemi de sarace.
Il jeta dix shillings à droite et àgauche.
Les Irlandaises se battirent silencieusement,car il est interdit de faire du bruit, – et s’arrachèrentmutuellement la monnaie du gentleman.
L’Anglo-indien entra chez lui et se promena unmoment, la tête en feu, le cœur plein de tempêtes, dans l’étroitpetit jardin qui précédait sa maison.
Sir George Stowe avait, en une heure, vécuplusieurs siècles.
Les croyances de toute sa vie avaient étébattues en brèche tout à coup.
Ainsi donc un homme affilié, comme lui, à lasecte des Étrangleurs, disait hautement que les dieux indiensn’existaient pas.
Et les dieux indiens n’avaient point écrasél’impie !
Et sir George Stowe, lui-même, le croyant etle fidèle, sentait le doute s’introduire dans son cœur.
Il pénétra dans sa maison et fit une choseinouïe.
Arrivé dans sa chambre, il négligea de sedépouiller de ses vêtements profanes et de couvrir sa tête d’unepièce de laine, pour entrer dans cette pagode en miniature où l’âmede son père habitait le corps d’un poisson rouge.
Il en ouvrit la porte et y entra tout vêtu, lechapeau sur la tête, négligeant d’allumer la lampe mystiquesuspendue à la voûte, et se bornant à placer sur un meuble leflambeau qu’il avait pris dans l’antichambre.
Puis, restant sur le seuil, il promena sonregard inquiet autour de lui.
Pour la première fois, les peintures quidécoraient les murs et représentaient les différentes incarnationsde Wichnou, lui parurent bizarres et mêmes ridicules.
Quelle idée singulière !
Il s’avança jusqu’au bassin dans lequel lepetit poisson rouge nageait tranquillement.
Il se sentit moins ému qu’à l’ordinaire et nesongea point à s’agenouiller.
Cependant, une lutte suprême s’éleva dans lecœur et l’esprit de ce sauvage.
Une dernière fois, il crut aux traditions deson enfance et murmura :
– Mon père !…
Le poisson continua ses évolutions.
– Mon père, murmura sir George Stowe, siréellement votre âme s’est réfugiée ici, qu’elle se manifeste àmoi.
Dois-je croire encore ? Dois-jedouter ?
Naguère, quand je vous interrogeais vousdescendiez au fond de l’eau, et vous demeuriez immobile…
Eh bien ! mon père, je vous adjure de lefaire encore, et je tiendrai James Nively pour un imposteur, et jele frapperai au nom de la déesse que vous avez servie et que jesers !
Le petit poisson rouge ne tint aucun compte decette prière.
Il continua à nager fort tranquillement.
Sir George Stowe, désespéré, se tourna versune statue en bronze qui représentait la déesse Kâli et qui étaitune réduction de cette statue colossale qui s’élevait dans lapagode de Hampstead.
– Et toi, dit-il, toi pour qui j’aiensanglanté si souvent mes mains, sombre divinité que l’Inde adoreet dont un impie a nié l’existence, si tu es bien la déesse quipréside à la mort, si tu as le pouvoir de te manifester à ceux quite servent, je t’adjure de le faire !
Le bronze garda l’immobilité qui est le propredu bronze.
L’Anglo-indien poussa un cri sourd et cacha satête dans ses deux mains.
– Oh ! dit-il enfin, j’avais doncadoré une idole vaine ; j’ai donc consacré ma jeunesse à dessuperstitions honteuses, indignes d’un vrai gentleman, et ce quesir James Nively disait tout à l’heure est donc vrai !
Fanatique idiot, j’ai mis mon fanatisme auservice de haine et d’ambitions qui ne me touchaient pas.
Et ces mêmes hommes qui faisaient de moi uninstrument en feignant de m’obéir, me foulent aux pieds maintenant,et veulent me briser !
Ah ! ah ! ah !
Il eut un rire féroce et continua :
– Eh bien ! si tu existes,foudroie-moi, ô déesse, car je te nie !
Et il renversa la statuette qui roula avecfracas sur le parquet.
La déesse ne se releva point ; elle neremonta point sur son piédestal.
D’un coup de pied, sir George Stowe brisa lebassin dans lequel nageait le petit poisson rouge.
L’eau se répandit, le poisson se trouva à secsur le parquet.
– Nous verrons bien si tu renfermes l’âmede mon père ! dit-il.
Et il écrasa le poisson avec le talon de sabotte.
Rien de surnaturel n’eut lieu !
Alors sir George Stowe eut un bruyant éclat derire et sortit de la pagode.
Le prêtre avait renversé l’autel, le croyantétait devenu athée…
Mais restait l’homme.
Un homme altéré de vengeance, un homme humiliéet bafoué, un homme qu’on avait appelé esclave !
Et sir George Stowe passa plusieurs heures àse promener dans sa chambre, comme une bête fauve dans sa cage.
Il lui fallait tout le sang de sir JamesNively ! Il lui fallait exterminer tous ces hommes qui luiobéissaient naguère…
Sir George Stowe était subitement devenu leplus terrible ennemi des Étrangleurs.
Et comme le jour commençait à poindre àtravers le brouillard, sir George Stowe répara le désordre de satoilette et murmura :
– Il y a un homme qui m’a fait une rudeguerre et qui m’a vaincu.
Cet homme, c’est le Français.
Pourquoi n’en ferais-je pas monallié ?
Dès lors, la résolution de sir George Stoweétait prise.
Il irait se livrer à Rocambole et lui dévoilertous les secrets des Étrangleurs.
Et il sortit, monta dans un cab et se fitconduire à la petite maison que le Français et sa femme,c’est-à-dire Rocambole et Vanda, habitaient depuis quelquesjours.
