Chapitre 2
Marmouset et la Mort-des-braves avaient été unmoment frappés de stupeur en voyant leur camarade le Notaire sejeter à l’eau à son tour pour aider le flotteur l’Étourneau àrepêcher le noyé.
– C’est donc quelque prince russe ?murmura Marmouset avec son accent railleur et cynique.
– C’est toujours une connaissance, pourque le Notaire s’en soit mêlé. Il n’est pas comme cet imbécile del’Étourneau qui est honnête comme un caniche et pleure quand unchat a mal à la patte.
Et la Mort-des-braves haussa les épaules avecun certain dédain.
Pendant ce temps le radeau continuait samarche lente et s’approchait peu à peu de l’endroit où ces troishommes formaient un groupe étrange se débattant à la surface del’eau.
Celui qui s’était jeté du haut du pont etvoulait mourir était un homme d’une force herculéenne, etl’Étourneau, si habile nageur qu’il fût, ne parvenait point à sedégager de son étreinte.
De temps en temps, le noyé reparaissait à lasurface et disait :
– Laissez-moi mourir, vous !
L’Étourneau tenait bon et cherchait à lesaisir par les cheveux.
Enfin le Notaire était arrivé.
Celui-là aussi était un solide gaillard etentre ces deux hommes, le noyé ne put faire aucune résistance.
Et comme le radeau arrivait, ils le prirenttous deux sous les aisselles et le jetèrent dessus.
Le noyé avait épuisé ses forces, mais iln’avait point perdu connaissance.
Et il promenait autour de lui un regardhébété, grâce au fanal dont la lueur se projetait sur le visage desflotteurs.
– Je te connais, toi, murmura-t-il, enregardant le Notaire.
– Moi aussi, répondit ce dernier, je teconnais… sans cela est-ce que j’aurais pris un bain ? Lesaffaires des autres ne me regardent pas, je ne me mêle que descamarades.
Le noyé était un homme de haute taille, delarge stature, à la figure bestiale, aux cheveux presqueblancs.
Il était plus près de soixante ans que decinquante.
Marmouset et la Mort-des-braves le regardaientavec curiosité.
Quant au Notaire et à l’Étourneau, ils letenaient toujours par le bras, de peur que la fantaisie ne lui prîtde se précipiter à l’eau de nouveau.
Mais la lutte qu’il avait soutenue en épuisantses forces avait éteint sa volonté.
En proie à une véritable prostration, ilregardait attentivement ces hommes qui lui étaient inconnus, et leforçat qu’il reconnaissait :
– Tu étais là-bas, toi ?dit-il enfin.
– Pardieu ! répondit le forçat.
– On t’appelait le Notaire…
– C’est toujours mon nom. Et toi tu étaisJean-le-boucher.
– Jean-le-bourreau, fit le noyé d’unevoix sourde.
– C’est bien çà. Seulement tu as jolimentfait la paix avec les camarades le jour duBonnet-vert.
Jean-le-boucher ou Jean-le-bourreau, comme onle nommait au bagne, – car c’était bien lui, – eut un sourire dedésespoir :
– J’ai trahi mon maître,murmura-t-il.
Les quelques mots échangés entre lui etl’ex-forçat le Notaire avaient éveillé au plus haut degré lacuriosité de Marmouset et de la Mort-des-braves.
L’Étourneau, le brave homme qui n’était alléni à Toulon, ni à Poissy et pleurait quand on écrasait la patted’un chat, ne comprenant rien à l’argot de ses compagnons, s’enétait retourné à l’arrière du train de bois, reprendre songouvernail, avec la satisfaction calme que procure le sentiment dudevoir accompli.
– Qu’est-ce que vous dégoisez là, vousautres ? demanda la Mort-des-braves.
– Ça m’intrigue tout de même, fitMarmouset à son tour.
Jean-le-bourreau les regardait avecdéfiance.
– Tu peux parler devant eux, dit leNotaire, ce sont des amis.
En argot, le mot ami signifievoleur.
Et pour lui donner l’exemple, le Notairecontinua :
– Ce gaillard-là, tel que vous le voyez,c’est l’ancien bourreau du bagne de Toulon.
La Mort-des-braves fit la grimace.
Marmouset, qui n’avait pas d’expérienceencore, comme disait le Notaire, ne put se défendre d’un légerfrisson.
– Mais, reprit l’ex-forçat, il s’estjoliment réhabilité, allez !
Et s’il retournait au pré, on le recevraitcomme Rocambole lui-même.
– Rocambole ? fit Marmouset, undrôle de nom ! C’est-y un fameux ?
– J’en ai souvent entendu parler à laCentrale, dit la Mort-des-braves.
– Le maître !… murmuraJean-le-bourreau, qui prit sa tête à deux mains et parut s’abîmerdans un sombre désespoir.
Le radeau, en ce moment, après avoir passé lepont de la Cité, filait entre le quai des Orfèvres et celui de laVallée et prenait une allure plus rapide, car la Seine retrouvait,en cet endroit, son courant rapide.
Et comme Jean-le-bourreau paraissait étreintpar quelque terrible souvenir et ne prêtait plus aucune attention àce que disaient les trois flotteurs, le Notaire continua :
– Rocambole ! c’est le Dieu dubagne, l’homme qui a toujours enfoncé tous les curieux ettous les marchands de lacets. Un jour, il lui a prisfantaisie de s’en aller, et les portes se sont ouvertes. On allaitguillotiner un camarade, il a arrêté en chemin le couteau de laguillotine.
– C’est fameux, ça ! dit laMort-des-braves.
– J’irai au pré rien que pour levoir, dit Marmouset avec enthousiasme.
Alors le Notaire raconta dans tous ses détailsà ses deux compagnons l’histoire étonnante de Rocambole et sonévasion au bagne, sept ou huit mois auparavant.
– Ah ! dit la Mort-des-braves, sinous avions un pareil chef au lieu du Pâtissier, qui est unfeignant, nous ferions de rudes affaires.
– Peut-être…
En ce moment, Jean-le-boucher releva latête.
– Vous ne le retrouverez pas,murmura-t-il.
– Pourquoi ?
– On l’a repris.
– Bah ! il se sauvera denouveau.
– Et comment l’a-t-on repris ?demanda Marmouset, qui tenait à s’instruire.
– C’est moi qui l’ai vendu, ditJean-le-bourreau avec désespoir.
– Toi ? fit le Notaire en fronçantle sourcil.
– Oh ! je ne l’ai pas fait àdessein, va ! Mais je suis une brute… le curieux m’afait jaser et m’a enfoncé.
Aussi, continua Jean, sur le visage bestialduquel coulèrent deux grosses larmes, c’est pour cela que jevoulais me périr tout à l’heure. On m’avait repris, moi aussi. Onm’avait ferré. J’étais en route pour Toulon. J’ai fait un trou auwagon cellulaire, et je me suis laissé tomber sur la voie. Jecroyais que le train m’écraserait. Quand il a été passé tout entiersur moi sans m’atteindre, je me suis relevé sain et sauf. Alors, jesuis revenu à Paris… et…
Le Notaire interrompit Jean-le-bourreau, enjetant un nouveau cri et disant :
– Bon ! encore un homme àl’eau !
Le train de bois, pendant le récit du Notaire,avait fait du chemin ; il était maintenant au-dessous du pontde Grenelle.
Les trois flotteurs n’avaient pas songé àéteindre leur fanal et sa lueur se projetait à vingt ou trentemètres en avant.
Or, à cette distance, le Notaire venaitd’apercevoir un cadavre qui flottait sur l’eau, les bras crispésautour d’une planche.
– Faut le repêcher ! dit Marmouset.C’est vingt-cinq francs de trouvés !
