Chapitre 31
Pour expliquer la scène aussi rapidequ’inattendue qui venait d’avoir lieu, il est nécessaire de direquelques mots sur cette étrange et mystérieuse association desÉtrangleurs qui, non contente d’ensanglanter l’Inde, se répandaitmaintenant en Angleterre.
On a beaucoup écrit sur les Thugs ouÉtrangleurs ; mais peut-être n’a-t-on jamais dit la vérité surle but réel de leur affiliation.
De même qu’au temps des premiers chrétiens lesproconsuls romains livraient les néophytes aux bêtes de l’arène,sous le prétexte religieux, de même le but apparent des Étrangleursétait le désir de plaire à la déesse Kâli et à toutes ces divinitéssinistres qui peuplent l’Olympe indien.
Et les proconsuls, qui persécutaient leschrétiens, ne croyaient plus depuis longtemps à Jupiter, à Junon etaux autres dieux qu’adorait le peuple de Rome.
Mais peut-être bien qu’au-dessus de cesfanatiques, qu’on exaltait en les menaçant de la colère ou en leurpromettant les récompenses de la déesse Kâli, il y avait d’autreshommes qui, comme les proconsuls, ne croyaient plus aux divinitésau nom de qui ils agissaient.
Dans les profondeurs caverneuses d’Élephanta,dans les jungles impénétrables des forêts indiennes, peut-êtrequelques hommes plus intelligents et moins crédules que le peuplequ’ils gouvernaient dans l’ombre, s’étaient-ils réunis en sedisant :
– C’est le joug anglais que nous voulonssecouer à tout prix, et par tous les moyens !
En haut, l’association des Étrangleurs étaitpolitique ; en bas, elle n’était plus qu’un assemblage defanatiques religieux.
Ce mystérieux gouvernement, dont le chef étaittoujours invisible, employait de préférence les Indiens aveugléspar le fanatisme religieux.
Mais très certainement, à côté de ceux quicroyaient fermement à la déesse Kâli, obéissant à sescommandements, il avait coutume de placer, souvent dans l’ombre,souvent avec un titre d’apparence subalterne, d’autres hommes qui,à un moment donné, devaient exercer le pouvoir suprême.
C’est ainsi que ceux qui avaient envoyé sirGeorge Stowe à Londres, lui avaient donné pour lieutenant, poursecond le baronnet sir James Nively.
Sir George Stowe était un fanatique ; ilétait convaincu qu’après sa mort les délices du paradis de ladéesse Kâli l’attendaient.
Il croyait fermement que l’âme de son pèrehabitait le corps du petit poisson rouge.
Sir James Nively partageait-il les mêmesconvictions ?
C’est ce que nous allons voir tout àl’heure.
Jusqu’alors c’était sir George Stowe qui avaittutoyé le baronnet sir James Nively.
Celui-ci au contraire traitait sir GeorgeStowe avec le plus grand respect.
Les rôles changèrent subitement.
Ce fut sir George Stowe qui parla avec unedéférence complète et sir James le tutoya.
– Quand nous sommes partis tous deux, luidit-il, je savais bien que tu ne saurais pas conserver le pouvoirdont on t’avait investi.
Mais j’ai voulu te laisser aller jusqu’aubout, certain que tu ne méconnaîtrais pas mon autorité, le jour oùje te la ferais sentir.
Sir George Stowe baissait humblement sa tête.Sir James Nively continua :
– Depuis que nous sommes à Londres et quetu as reçu l’autorité, qu’as-tu fait ?
Tu as envoyé Osmanca et Gurhi pour étranglerla fille du général russe.
Osmanca et Gurhi ont été joués comme desenfants par ce Français qui te poursuit.
C’est moi qui l’ai découvert.
Le hasard, – un hasard que les chrétiensappelleraient une providence, tant il était heureux pour nous –fait que l’amant de Gipsy est précisément ce sir Arthur Newil quiest le cousin de miss Cécilia, et peut empêcher ton mariage avecelle.
Ce sir Arthur Newil nous échappe, et Gipsynous est enlevée…
Et tu rentres fort tranquillement dans lamaison que tu occupes dans Londres et tu t’y enfermes pour attendreles événements…
C’est prodigieux.
Sir George Stowe continuait à baisser la têtesous cet accent de pitié railleuse.
Après un silence, le baronnet Nivelycontinua :
– Lis cet ordre que je tiens de ceux àqui nous obéissons tous deux, tu verras que j’ai droit de vie et demort sur vous tous : si je faisais un signe, tous les Indiensqui sont ici et qui, jusqu’à présent, t’ont appelé Lumièrese jetteraient sur toi, t’étrangleraient ou te poignarderaient.
– Je suis prêt à mourir… murmura sirGeorge Stowe avec résignation.
– Oui, reprit sir James Nively, mais ilest nécessaire que tu vives. Si tu es incapable de commander,peut-être sauras-tu obéir.
Sir George Stowe releva la tête. Le baronnetpoursuivit :
– Tu as inspiré une passion ardente àmiss Cécilia.
Miss Cécilia est une des plus richeshéritières de l’Angleterre et tu sais bien qu’il faut que l’or del’Angleterre, cette spoliatrice des nations, retourne à l’Indequ’elle a spoliée.
Il faut que tu épouses miss Cécilia.
Sir George Stowe fit un signed’assentiment.
– Attends encore, dit sir James. Crois-tudonc que c’est dans l’unique but de satisfaire les passions et lesrancunes de Kâli que tant de jeunes filles anglaises ont étémarquées sur le sein ou l’épaule et condamnées à un célibatéternel ?
Sir George tressaillit et regarda sirJames.
Le baronnet poursuivit avec un accent de froiddédain :
– Les religions comme la nôtre, œuvre deshommes, aident à gouverner le peuple. Tu es un fanatique, et,jusqu’à cette heure, tu as réellement cru à l’existence de ladéesse Kâli.
Ces mots furent comme un coup de tonnerreretentissant tout à coup aux oreilles épouvantées de sir GeorgeStowe.
Il regarda le baronnet avec stupeur, aveceffroi, presque avec horreur…
L’homme qu’il avait devant lui, l’homme à quidésormais il devait obéir, – cet homme était un impie et reniait safoi, – cet homme venait de nier l’existence de cette divinité àqui, lui, sir George Stowe, avait de bonne foi sacrifié sa vie etpour qui il avait ensanglanté ses mains si souvent…
Et la déesse ne foudroyait pointl’incrédule !…
Et le baronnet sir James Nively conserva auxlèvres un calme sourire…
Ce dernier comprit tout ce qui se passait dansl’âme bouleversée de sir George Stowe.
Et, replaçant sous ses yeux cet ordremystérieux qui le rendait esclave désormais, lui George Stowe, sirJames lui dit avec un accent de hautaine autorité :
– Tu m’écouteras jusqu’au bout !
Sir James Nively venait d’entreprendre lalourde tâche de faire luire un rayon de lumière dans les ténèbresqui enveloppaient la mystérieuse association des Étrangleurs.
