Le Dernier mot de Rocambole – Tome I

Chapitre 36

 

La nuit est noire, – le vent souffle parrafales rauques ; chassant devant lui un brouillard glacé.

La mer gronde au loin sous les falaises, et labrume a noyé la lueur tremblante des phares qui se dressent sur lacôte.

Cependant, l’auberge du Saumon-Doréflamboie, et la fumée de son foyer monte épaisse et joyeuseau-dessus du toit.

Qu’est-ce que leSaumon-Doré ?

Une auberge isolée et vieille, une maisonperchée sur la falaise, entre Douvres et Folkestone, loin de toutvillage, de toute ville et de toute autre habitation.

D’ordinaire, un douanier transi qui sort defaction, un pêcheur qui n’ose reprendre la mer trop mauvaise, uncommis-voyageur pour l’épicerie ou la bimbeloterie sont les seulshôtes du Saumon-Doré.

Depuis que mistress Bardett, une respectablehôtesse sexagénaire, trône majestueusement dans le comptoir, entreun reste de volaille froide et un morceau de jambon fumé, elle n’ajamais vu plus de trois voyageurs à la fois, se chauffer au feu dehouille du parloir, et sa bouilloire à thé chôme souvent pendantdes semaines entières.

Eh bien ! ce soir-là, mistress Bardett afailli s’évanouir de joie, car il lui est arrivé, en dépit dumauvais temps et de l’hiver, nombreuse compagnie.

Une douzaine d’hommes, assez proprement vêtus,bien qu’on sente qu’ils ne sont pas gentlemen, sont arrivés auSaumon-Doré juste au moment où mistress Bardetts’apprêtait à laisser éteindre son feu, à poser les volets de laporte et à monter se coucher en compagnie de Kate, son uniqueservante.

Avec eux se trouvait une jeune fille d’unebeauté merveilleuse, mais qui paraissait bien lasse et dont l’œilégaré était plein de folie.

Tous ces hommes d’aspect grossier,témoignaient à la jeune fille un grand respect.

On eût dit un ange parmi des démons.

Mistress Bardett a eu peur un moment, envoyant tout ce monde, peur surtout, lorsqu’elle a entendu lesvoyageurs parler français.

En Angleterre on se défie des Français et lepeuple a d’eux une assez mauvaise opinion.

Mais le plus vieux de la bande, un grand etgros homme à cheveux blancs, a jeté sur le comptoir une bourse bienronde et dit en mauvais anglais :

– N’ayez pas peur, ma petite dame, nousne sommes ni des voleurs, ni des assassins, mais simplement descontrebandiers qui comptent s’embarquer cette nuit à bord d’unlougre qui s’approche de la côte.

Faites-nous du thé, donnez-nous quelquespintes d’ale ou de porter, servez-nous du jambon et des œufs frits,et cédez-nous votre meilleur lit pour cette enfant qui, comme vousle voyez, est très souffrante et meurt de sommeil.

Le joyeux cliquetis qui s’est échappé de labourse de cuir tombant sur le comptoir aurait déjà rassurél’hôtesse, si le mot de contrebandiers ne s’en étaitchargé.

Le contrebandier est aimé partout, enAngleterre comme en France et en Belgique.

Frauder l’État, dans l’esprit du peuple,n’empêche pas d’être honnête.

Aussi, il faut voir maintenant comme l’aubergedu Saumon-Doré est joyeuse, comme le feu pétille, et commela grosse Kate, la servante réjouie, va et vient, apprêtant latable, récurant les gobelets d’étain et versant l’ale mousseuse àtous ces gosiers altérés.

La jeune fille a été conduite au premierétage.

Un tout jeune homme, presque enfant, est montéavec elle.

Les prétendus contrebandiers, parmi lesquelsnotre ancienne connaissance, la mère Camarde, la cabaretière del’Arlequin, reconnaîtrait successivement ses bons amis lesRavageurs, c’est-à-dire le Chanoine et la Mort-des-braves, etMilon, et tant d’autres bien connus de Chatou à Bougival et dePort-Marly à Charenton, les prétendus contrebandiers, disons-nous,devisent un peu haut.

Mais ni mistress Bardett, l’hôtesse, ni Kate,la servante, ne savent un mot de français.

– Avez-vous vu ça tout de même ? ditla Mort-des-braves, ce môme de Marmouset est passé capitaine toutd’un coup !

– Il est certain, murmura Milon avechumilité, que sans lui tout était perdu.

– Véritablement, reprend le Chanoine,s’adressant à Milon, faut convenir, notre ancien, que c’était biensimple cependant, du moment que les bohémiens n’étaient plus auprèsde Saint-Paul, que ce n’était pas là qu’il fallait rester.

– Oui, mais quand on a une consigne…soupira Milon avec dépit.

– Soit, mais si Marmouset n’avait pas eule nez creux, ces bandits d’Étrangleurs nous tuaient le Maître.

Milon soupira de nouveau, mais ne dit mot.

La Mort-des-braves reprit :

– Et la petite, sans Marmouset on labrûlait.

– Oh ! ça, c’est vrai…

– C’est encore lui qui l’a sauvée,murmura Milon avec une admiration naïve, car le bon colosse étaitexempt de jalousie.

– Aussi, le Maître a une fière idée delui, maintenant.

– Et il a raison, dit le Chanoine.

– Faudra voir si ça continue, dit unRavageur qui était un peu vexé de l’autorité qu’on accordait àMarmouset.

– En attendant, c’est lui qui sait lesprojets du Maître, reprit la Mort-des-braves. C’est lui quicommande.

– Et c’est nous qui obéissons, ditMilon.

– Nous n’avons pas fait long feu enAngleterre, dit le Chanoine.

– Quand nous sommes partis, dit un autre,je croyais que c’était pour le reste de la vie.

– Oui, dit Milon, mais le vent a tourné,il est survenu des affaires sur lesquelles on ne comptait pas.

– Ah !

– Moi, dit un quatrième voyageur, je nesuis pas fâché de revoir Pantin.

On sait que c’est le nom que les gens quiparlent argot donnent à Paris.

– Toujours du bœuf et des pommes deterre, dit le Chanoine.

– Et de la bière, fit la Mort-des-braves,j’aime mieux le vin.

– Et des gens qui vous regardent detravers.

La conversation fut interrompue par une voixqui s’écria au seuil du parloir :

– Mais voulez-vous bien ne pas crier sifort, tas de bavards ! la demoiselle dort.

C’était Marmouset, qui faisait allusion àGipsy.

En effet, il avait conduit la jeune fille aupremier étage.

Elle s’était jetée toute vêtue sur un lit.

La raison de Gipsy avait été fortementébranlée par tous les événements terribles que nous avonsracontés.

Gipsy ne reconnaissait plus personne, –personne, excepté Rocambole, à qui elle obéissait comme un enfant,et Marmouset qui avait pour elle les soins d’un frère pour unesœur.

La recommandation de Marmouset fut suivie.

Les Ravageurs ne parlèrent plus qu’à voixbasse.

– Ah çà ! dit le Chanoine, c’estpour sûr cette nuit que nous nous embarquons ?

– Oui, dit Milon.

– Le Maître nousrejoindra-t-il ?

– Peut-être.

Et Marmouset, qui paraissait garder le derniermot de l’expédition, au lieu de se mettre à table, sortit.

La pluie tombait à torrents, le vent faisaitrage.

Néanmoins, l’intrépide enfant s’avançajusqu’au bord de la falaise et promena son regard perçant sur lamer qu’il entendait gronder sous ses pieds plutôt qu’il ne lavoyait.

Une lueur rougeâtre perça tout à coup labrume.

Petite d’abord comme une étincelle, ellegrandit peu à peu.

Et Marmouset eut bientôt reconnu le fanal depoupe d’une embarcation qui serrait la côte au plus près.

En même temps, une détonation se fit entendreen mer, et tout contre le fanal.

C’est un signal, sans doute, car Marmousetrevint tout courant à l’auberge du Saumon-Doré, entra dansle parloir et dit :

– Allons ! camarades, buvez coup surcoup et mettez les morceaux en double, le lougre est envue.

Et le gamin de Paris reparut dans le jeunelieutenant de Rocambole, et il entonna en sourdine, pour ne pasréveiller la demoiselle, cette chanson siconnue :

Vers les rives de France,

Voguons en chantant…

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