Chapitre 5
La lecture du manuscrit de Turquoise avait étélongue ; si longue que la nuit était venue.
Mais Marmouset avait eu hâte d’arriver à lafin et de savoir…
Et puis, il avait une si grande confiance dansle dévouement de Milon et un tel respect pour la consigne qui luiétait donnée, qu’il n’avait pas supposé un seul instant que cedernier eût abandonné son poste.
Marmouset et Vanda ne trouvèrent donc pas unmot tout d’abord, et regardèrent le vieux colosse qui fondait enlarmes, avec une sorte de douloureux étonnement.
– Mais que t’est-il donc arrivé ?demanda enfin Marmouset.
Enfin Vanda et Marmouset finirent parcomprendre ses explications et se rendre un compte exact de ce quilui était arrivé.
On se souvient que, tandis que la femme auxcheveux roux et l’Espagnol visitaient cette prétendue propriétéqu’ils faisaient construire à Saint-Mandé, le valet de chambre,après avoir entraîné Milon sans défiance dans le bouchon voisin,avait fait un signe aux ouvriers qui, peu à peu, venaient d’envahirl’établissement.
À ce signe, tous s’étaient rués sur Milon qui,malgré sa force herculéenne, avait été renversé, garrotté,bâillonné et réduit à l’impuissance la plus complète.
Le cabaret avait une cave.
C’était dans cette cave qu’on avait descenduMilon, et on l’y avait laissé seul.
Tous ses efforts pour briser ses liens avaientété inutiles.
Cependant il était parvenu à déchiqueter avecses dents le mouchoir qu’on lui avait mis dans la bouche, en guisede bâillon et s’en était ainsi débarrassé.
Alors il avait crié.
Mais nul n’avait entendu ses cris ; ou sises cris étaient parvenus à des oreilles quelconques, personnen’avait jugé utile ou prudent de venir à son aide.
La journée tout entière s’était écoulée etMilon écumait de rage, lorsque la trappe de la cave s’était ouverteet une lumière avait brillé en haut de l’échelle.
C’était la cabaretière qui descendait munied’une lanterne.
– Mon vieux, dit-elle à Milon, au lieu decrier, vous ferez mieux de m’écouter.
Milon se tut.
La cabaretière descendit, mais elle se tint àdistance.
– On vous a joué un mauvais tour,dit-elle.
– Misérable ! hurla Milon.
– Cependant, si vous voulez, je puis vousêtre utile, continua-t-elle.
Il la regarda d’un œil effaré.
– Allez-vous enfin me détacher ?dit-t-il.
– Ça dépend de vous.
– Ah !
– Écoutez bien, mon bonhomme : jesuis une pauvre femme qui gagne sa vie comme elle peut ;voyez-vous, reprit-elle, on ne fait pas des affaires d’or dans lebois de Vincennes, et quand on est venu me proposer deux centsfrancs… dame.
– On vous a donné deux cents francs pourme garder dans votre cave, n’est-ce pas ? hurla Milon.
– Oui. À la condition que je vouslaisserais jusqu’à la nuit. À présent, si vous voulez vous enaller, je vais vous détacher. Mais dame ! vous ne me ferez pasde mal, n’est-ce pas ?
– Coquine ! exclama Milonfurieux.
– Si vous devez me battre, je m’en vaiset je vous laisse là jusqu’à demain.
Milon, au milieu de sa fureur, n’avait pasperdu tout bon sens.
– Eh bien ! dit-il, détachez-moi, jevous promets de ne vous faire aucun mal.
– Vous me le promettez ?
– Je vous le jure.
– Vous avez une bonne figure, dit lacabaretière, et vous me paraissez un brave homme. Cependant je nem’y fie pas…
– Vous n’allez donc pas medétacher ?
– Je vais vous délier les jambes. Vousn’avez pas besoin de vos bras pour marcher, c’est toujours uneprécaution.
Et la cabaretière s’armant des ciseaux quipendaient sur son tablier, se mit à couper les cordes quientouraient les jambes de Milon.
Alors celui-ci put se lever et marcher.
La cabaretière gagna l’échelle en courant etse sauva, tant elle avait peur que Milon, qui continuait à avoirles mains liées derrière le dos, ne tombât sur elle à coups depied.
Mais Milon n’avait qu’une préoccupationmaintenant, c’était de rejoindre la femme rousse ou tout au moinsde savoir où elle était allée.
Il remonta donc à son tour dans le cabaret, etdit à la vieille :
– Si vous ne voulez pas me délier lesbras, cela m’est égal ; mais dites-moi au moins si vousconnaissez les gens qui m’ont joué ce que vous appelez un mauvaistour.
– Je ne les connaissais pas hier.
– Ah !
– Ce matin, il est venu un maçon qui m’adit : « La mère, voulez-vous gagner deux centsfrancs ? »
J’ai demandé ce qu’il fallait faire.
« Rien, m’a-t-il répondu. Nous laisserfaire chez vous ce que nous voudrons et nous prêter votrecave ».
– Mais, dit Milon, les gens que j’aiamenés en voiture ?
– Eh bien ! n’est-ce pas vosmaîtres ?
– Non.
– Je ne les connais pas plus que vous,alors.
– Mais… les ouvriers.
– Ils ont travaillé aujourd’hui pour lapremière fois. Avant, il y en avait d’autres.
– Mais à qui est la maison où ilstravaillent ?
– À un vieux noble du faubourgSaint-Germain.
– Savez-vous son nom ?
– Le duc de Valserange.
C’était là tout ce que Milon avait pu savoir.La bonne foi de la cabaretière était évidente.
– La mère, lui dit-il, j’ai bien unetrentaine de francs dans ma poche ; ils sont à vous si vousvoulez me délier les bras.
Comme il s’était calmé peu à peu lacabaretière eut confiance.
Elle lui délia les mains et lui dit :
– Gardez votre argent. Je me repensd’avoir gagné ces deux cents francs à votre détriment.
Milon l’entendit à peine.
Il était déjà hors du cabaret et courait surla route de Paris.
À la barrière, il trouva un fiacre, promitcent sous de pourboire si on le menait grand train, et arriva enmoins de trois quarts d’heure aux Champs-Élysées.
Aucune lumière ne brillait aux croisées dupetit hôtel.
Il sonna.
Une femme vint ouvrir.
– Que voulez-vous ? dit-elle.
– Parler à la maîtresse de la maison.
– C’est moi, dit cette femme.
– Vous !
– Ah ! pardon, dit-elle en souriant,vous voulez peut-être parler de l’Espagnol et de sa femme, à qui jelouais cet hôtel tout meublé. Mais ils sont partis ce soir par letrain de quatre heures qui va en Belgique.
Milon s’élança au dehors, et quelques minutesaprès il arrivait chez Vanda dans l’état de désespoir etd’ahurissement que nous avons dit.
– Et Rocambole qui n’est pas deretour ! murmura Vanda.
– Ah ! s’il était ici, soupiraMarmouset, le Maître à qui ne rien ne résiste !…
Et comme il parlait ainsi, Marmouset futinterrompu par le bruit de la cloche qui annonçait l’arrivée d’unvisiteur.
Et tous trois tressaillirent, comme agitésd’un inexplicable pressentiment.
