Chapitre 24
La lettre de Rocambole continuaitainsi :
« Je vis bien que Turquoise n’avait plusque quelques heures à vivre.
Néanmoins j’allai chercher un médecin etj’installai une garde auprès d’elle.
Puis je m’en allai en lui disant : Jereviendrai demain matin.
Et j’emportai le manuscrit.
Ce matin, tous mes préparatifs de départ pourle Havre étant prêts, je suis retourné rue de Ménilmontant.
Turquoise venait d’expirer.
J’ai pris dans mes bras l’enfant qui pleuraità chaudes larmes, je l’ai fait monter dans une voiture et je l’aiconduit rue des Postes, dans une maison d’éducation religieuse.
J’ai payé d’avance trois années de sapension.
Il est inscrit sur le registre du pensionnatsous le nom de Maxime-Laurent.
Ce sont ses deux prénoms.
Maintenant, si vous ouvrez ma lettre dans deuxannées, c’est-à-dire si je ne suis pas de retour, si, parconséquent, c’est à vous à entreprendre l’œuvre qui m’étaitdestinée, vous verrez que tout ce que l’on aurait pu faire avantcette époque eût été inutile.
Le manuscrit que je joins à ma lettre est toutentier de la main de Turquoise ; mais on voit que toute lapremière partie de son récit lui a été dictée.
Si donc, mes amis, vous ouvrez cette lettre,c’est que je serai retenu dans l’Inde ou mort et alors je vouslaisse, comme un héritage, l’exécution du serment que j’ai fait àTurquoise quelques heures avant qu’elle n’expirât.
« ROCAMBOLE. »
Quand Marmouset eut lu cette lettre, au lieude toucher au manuscrit, il appela Vanda.
– Tenez, lisez, dit-il.
Milon était entré derrière Vanda.
Vanda lut à haute voix la lettre deRocambole.
– Eh bien ! dit le naïf Milon, ceque le maître veut, nous le ferons !
– Nous le ferons d’autant mieux, ditalors Marmouset, que j’ai déjà, sans le savoir, opéré dans le mêmesens.
– Que veux-tu dire ? fit Vanda avecétonnement.
– Je vais m’expliquer, réponditMarmouset.
– Voyons ? fit Milon.
– Par cette lettre que nous venons delire, continua l’élève de Rocambole, vous voyez que dans cemanuscrit qui nous est inconnu encore, il est certainement questiondu marquis Gaston de Maurevers.
– Oui.
– Est-ce que je ne vous ai pas racontél’année dernière l’émotion qu’avait produite la disparition dumarquis ?
– Parfaitement, dit Vanda.
– Un de ses amis, poursuivit Marmouset,M. de Montgeron, a fait l’impossible pour leretrouver.
– Nous savons cela.
– M. de Montgeron a été tuéhier matin en duel.
– Par qui donc ? demanda Milon.
– Par un ancien ami à lui, le baron Henride C…
– Mais… la cause de ce duel ?
– Montgeron aimait une femme qui haïssaitle baron Henri.
– Et cette femme ?…
– N’est autre que cette Belle Jardinièrechez laquelle on avait retrouvé, il y a environ trois ans, unefigure de cire représentant, à s’y méprendre, le cadavre deM. de Maurevers.
– Alors cette femme est àParis ?
– J’ai passé une partie de la nuit prèsd’elle.
Et comme l’étonnement de Vanda et de Milonredoublait, Marmouset leur raconta dans tous ses détails sasingulière aventure avec la prétendue femme de don Ramon.
– Maintenant, dit-il, donnez-moi unconseil.
Et il regarda Vanda.
– Parle, dit-elle.
– Devons-nous lire ce manuscrit tout desuite, ou bien faut-il que je m’assure que la Belle Jardinière n’apas quitté Paris ?
– Je penche pour ce dernier parti, ditVanda.
– Moi aussi, fit Milon.
– Eh bien ! reprit Marmouset, tu vasvenir avec moi, toi ?
– Je suis prêt, répondit le colosse.
Bien que Marmouset eût un appartement degarçon au dehors, il avait conservé une chambre dans le petit hôtelde l’avenue de Marignan.
Il quitta le boudoir de Vanda et y monta. Dixminutes après, il en redescendit complètement métamorphosé.
Marmouset avait hérité du merveilleuxprivilège que Rocambole avait de changer de costume, de visage etde tournure. Vanda ne put s’empêcher de sourire en le voyantreparaître.
Il avait des cheveux roux, des favoris roux,une mine rougeaude et un nez enluminé par la boisson.
Son costume consistait en un pantalon noirserré aux genoux, une veste d’écurie à grands carreaux rouges,verts et gris.
Un cône de même couleur posé sur le haut de satête, laissait pendre sur ses épaules un ruban de soie bleu deciel.
– Te voilà en groom anglais de la plusbelle eau, lui dit Vanda.
– Si elle reconnaît son adorateur decette nuit, dit-il en riant, en faisant allusion à la BelleJardinière, c’est que les trucs de Rocambole ne valent plusrien.
Milon était, lui, vêtu comme à l’ordinaire, –en bon bourgeois de la petite classe.
Et quoi qu’il eût pu faire, il y avaittoujours un peu de l’ancien domestique dans sa tournure, ce quifaisait qu’on pouvait à la rigueur le prendre pour un vieuxserviteur retiré.
– Viens avec moi, répéta Marmouset.
– Où allons-nous ?
– Chez la dame, donc ; tu es mononcle.
– Fort bien.
– Tu es l’ancien piqueur du duc deChâteau-Mailly qui était très lié avec le duc espagnol deSallandrera.
– Après ?
– Tu as entendu dire que don Ramon yFiguerra montait des écuries, et tu viens me présenter.
– Et moi, dit Vanda, que vais-je fairedurant ce temps-là ?
– Oh ! répondit Marmouset, je neserai pas longtemps à revenir. Ce que je veux, c’est m’assurer quel’oiseau ne va pas s’envoler une fois encore.
Et il s’en alla avec Milon.
Le petit hôtel dans lequel Marmouset avaitpénétré la nuit précédente, avait absolument le même aspect que laveille.
Il était alors dix heures du matin.
On avait ouvert les fenêtres ; un valetde chambre secouait un tapis à l’une d’elles.
Marmouset sonna.
Le même domestique qui était venu lui ouvrirla porte la nuit précédente, se présenta à la grille, ne lereconnut pas et lui dit :
– Qu’est-ce que vous voulez,camarade ?
Milon prit la parole :
– Don Ramon cherche un cocher, n’est-cepas ? dit-il.
– Je ne sais pas, répondit le valet.
– Je voulais présenter mon neveu.
– Monsieur est sorti à cheval tout àl’heure.
– Quand reviendra-t-il ?
– À onze heures pour déjeuner.
Et le valet avait simplement entrouvert lagrille.
En ce moment une femme apparut à une croiséedu rez-de-chaussée.
Marmouset la reconnut, c’était elle.
Et il tira Milon par la manche en lui disanten argot :
– Reluque la largue !
Milon obéit ; puis il dit auvalet :
– C’est bien nous reviendrons.
Et la grille se referma.
Alors Marmouset dit à Milon :
– Mon oncle, tu vas rester ici, dans levoisinage.
– Et je surveillerai l’hôtel ?
– Naturellement.
– Et la dame ?
– Surtout, et si elle sort, tu lasuivras.
Milon s’assit sur un banc de l’avenue etMarmouset s’éloigna.
