Chapitre 18
Vanda avait écrit au crayon les lignessuivantes :
« L’enfant est enlevé par la BelleJardinière, mais elle a laissé une trace que je suis. Uncommissionnaire de la place du Panthéon a vu sa voiture s’arrêterdevant l’église Sainte-Geneviève.
Elle est entrée dans l’église avecl’enfant.
Puis elle est remontée en voiture, disant aucocher :
– À Saint-Mandé.
Je suppose que c’est dans la maison que Milonconnaît qu’elle est allée.
Je prends une voiture et j’y cours, il nousfaut l’enfant.
Peut-être serai-je de retour rue de Marignandans la soirée.
Peut-être ne reviendrai-je pas.
Alors il est certain que Milon et toi vousirez rue des Postes ; là on vous dira ce qui s’est passé.
Je laisse ce billet à une bonne femme, lacrémière qui se trouve à côté de la pension, sûre que je suis deton intelligence.
Si, à neuf heures du soir, je ne suis pasrentrée rue de Marignan, c’est que je serai en péril : alorscourez tous deux à Saint-Mandé.
VANDA.
Marmouset tendit ce billet à Milon, qui le luten frémissant.
Puis il mit vingt francs sur le comptoir endisant à la crémière :
– Voilà pour vous, ma bonne dame, etmerci.
Il sortit entraînant Milon.
La voiture de Marmouset attendait toujours àla grille du pensionnat Barbichon.
Marmouset dit à Milon :
– Il s’agit de ne pas perdre latête ; de deux choses l’une, ou Vanda est réellement sur latrace de notre ennemie, et alors j’ai foi en son intelligence et enson audace.
Ou le commissionnaire était un fauxcommissionnaire, et elle est tombée elle aussi dans un piège.
Aller rue de Marignan savoir si elle estrevenue, c’est perdre du temps.
– Mais, dit Milon, alors courons àSaint-Mandé.
– Non, dit Marmouset, nous allonssimplement envoyer le cocher rue de Marignan.
– Savoir si Vanda est revenue ?
– Oui.
– Et que ferons-nous durant cetemps-là ?
– Nous flânerons par ici, dans lesenvirons. J’ai comme une idée que nous découvrirons quelque chose,ne fût-ce que le commissionnaire dont parle Vanda.
Milon fit un signe de tête et tous deuxs’approchèrent du coupé.
– Tu vas retourner à l’hôtel, ditMarmouset au cocher, et si madame est rentrée, tu reviendras nousle dire.
– Et si elle n’est pas revenue ?
– Tu reviendras tout de même.
– Ici ?
– Non, à côté, place du Panthéon.
Le cocher partit.
Alors Marmouset prit Milon par le bras et ilsdescendirent place du Panthéon.
La place était à peu près déserte.
Vainement ils cherchèrent un commissionnairequelconque.
La nuit et la pluie avaient chassé ceux quistationnent d’ordinaire aux abords de Sainte-Geneviève.
Mais trois voitures de la compagnie Impérialestationnaient dans un coin devant l’école de droit.
Marmouset passa auprès d’elle et, tout à coup,il tressaillit.
Puis ouvrant brusquement la portière de l’uned’elles, il dit au cocher :
– Vous n’êtes pas pris, n’est-cepas ?
Le cocher, qui paraissait dormir, s’éveilla etrassembla ses guides.
– Que faites-vous donc ? demandavivement Milon.
– Monte, tu le sauras ! réponditMarmouset à voix basse.
Et il le poussa dans la voiture. Puis il criaau cocher :
– Aux Champs-Élysées, rue deMarignan.
Le fiacre partit.
– Mais, balbutia Milon, le croyais que…nous restions ici…
– Tais-toi !…
Et Marmouset colla la bouche à l’oreille deMilon :
– Nous en tenons un… dit-il.
– Hein ?
– Te rappelles-tu del’Espagnol ?
– Quel Espagnol ?
– Le prétendu mari de laBelle-Jardinière.
– Oui. Eh bien ?
– Penche-toi vers la glace de devant ducoupé.
– Bon. Après ?
– Et attends que le cocher fasse unmouvement qui place sa tête dans le rayon lumineux de la lanterneou qu’il passe sous un bec de gaz.
– Je ne comprends toujours pas, murmuraMilon.
– Silence ! et attends…
Tout à coup, Milon qui s’était penché enavant, se rejeta violemment au fond du fiacre :
– C’est impossible ! dit-il.
– Non, c’est bien lui.
– L’Espagnol ?
– Sans doute.
– Devenu cocher de livrée ?
– À notre intention.
– Je comprends de moins en moins, murmurale naïf Milon.
– Parle bas, ou plutôt non, ne dis rienet écoute-moi.
Marmouset avait toujours ses lèvres collées àl’oreille de Milon :
– Tu comprends, dit-il, que laBelle-Jardinière a bien pensé que Vanda viendrait peu de tempsaprès elle. À présent, je suis sûr que le commissionnaire était unhomme à elle et que Vanda est tombée dans quelque piège.
Milon frissonna.
– Le piège n’est pas tendu pour elleseule, il l’est encore pour nous. La preuve en est dans ce prétendufiacre et ce prétendu cocher.
– Mais, dit Milon, en montant dans cefiacre, nous donnons tête baissée dans le piège.
– Sans doute.
– Alors…
– Alors, attends et tu verras.
Le fiacre descendait le boulevardSaint-Michel, non point de cette allure agaçante et surtoutirrégulière et en zigzags des vraies voitures de place, maisrapidement, en droite ligne, traînée non par des rosses, mais parde vrais trotteurs.
Quand il fut sur l’ancienne place Maubert, ilprit le quai des Augustins.
Ce quai est désert, et les rares boutiques delibraires qui s’y trouvent ferment avec la nuit.
Alors, Marmouset dit à Milon :
– Voici le moment… attention…
Et, baissant brusquement la glace du coupé, ilcria :
– Hé ! cocher ?
Le cocher se retourna.
Soudain le bras de Marmouset s’allongea, etquelque chose de froid comme un anneau de fer s’appuya sur le frontdu cocher.
C’était le canon d’un revolver :
– Si tu pousses un cri, dit Marmouset, situ n’arrêtes pas tes chevaux à l’instant, tu es mort !…
