Chapitre 7
Montgeron et Casimir de Noireterre éprouvèrentbien un premier mouvement de déception ; mais il fut de courtedurée.
Le premier se tourna vers M. Lépervier,qui paraissait partager leur désappointement et lui dit :
– Du moment où la Belle Jardinière n’estplus ici et, où monsieur que voilà s’est rendu acquéreur de lamaison, il est évident que ce que nous cherchons ne pouvaitdemeurer à la place où je l’ai vu.
– Sans doute, mais…
– Mais, dit M. Montgeron, onn’emporte pas un cadavre facilement et…
– Un cadavre ! s’exclamaM. Polydore Grosjean avec effroi.
M. Lépervier attacha sur lui le regardclair et profond particulier aux agents de police et il fut de plusen plus convaincu que le gros homme était de bonne foi et qu’ilignorait absolument tout.
Montgeron reprit :
– Il y avait un cadavre ici.
– Mais où ? fitM. Grosjean.
– Là… sur un lit… recouvert d’un drapnoir. Les murs étaient pareillement tendus.
– Positivement, affirma M. Casimirde Noireterre.
Un des agents subalternes qui accompagnaientM. Lépervier s’approcha du mur et posa la main sur un clou àcrochet qui était enfoncé dans la corniche.
– Excusez, mon chef, dit cet homme. Je nesais pas si la pièce était tendue de noir, mais ce qui est certainc’est qu’il y a eu une tenture quelconque sur le mur. Je vois latrace d’une tringle sur le papier, et tout le long de la cornichedes clous à crochet de distance en distance.
– C’est parfaitement vrai, ditM. Lépervier, qui s’approcha et remarqua pareillement desclous sur la plinthe du bas, preuve que la tenture avait été tenduede bas en haut.
M. Lépervier alors s’approcha de lafenêtre et regarda au-dessous de lui.
La fenêtre du rez-de-chaussée, verticalementsituée au-dessous de celle où il se penchait, était ouverte.
Il s’adressa à Montgeron :
– Si j’ai bonne mémoire, dit-il, le solaurait cédé sous nos pieds ?
– Oui, monsieur.
– Et vous seriez tombés tous deux àl’étage inférieur ?
– Parfaitement.
M. Lépervier se baissa et se mit àexaminer le parquet avec attention, espérant trouver une fente, unesolution de continuité quelconque qui pût indiquer cette trappemystérieuse qui avait cédé sous les pieds de Montgeron et de soncompagnon.
Mais le parquet n’offrait aucun indice de cegenre.
Il était uni et d’une parfaitehomogénéité.
– Descendons, ditM. Lépervier ; avant de chercher le cadavre, il faut nousrendre compte de la chute que vous pensez avoir faite.
La chambre où M. Montgeron avait vu lecorps était vaste et prenait le jour par quatre croisées, dont deuxdonnaient sur la façade principale du pavillon et les deux autressur la façade opposée.
Avant de la quitter, M. Lépervier laparcourut en comptant ses pas.
Puis il descendit à l’étage inférieur et toutle monde le suivit.
La pièce du dessous n’avait que deux croiséeset ne prenait jour que sur la façade principale.
M. Polydore Grosjean qui paraissaitprendre un certain intérêt à ces recherches ne quittait pasM. Lépervier. Celui-ci retourna dans le vestibule et acquit laconviction que la pièce du bas avait été séparée en deux, lorsqu’ileut ouvert une porte.
Mais ni dans la première pièce, ni dans laseconde M. de Montgeron ne se reconnut.
Nulle part le plafond ne portait les traces decette bascule qui avait joué sous ses pieds.
M. Lépervier se mit à compter les pas dela poutre au mur, dans chacune de ces deux pièces.
Puis, quand ce fut fait, il se prit à sourireet sa figure s’illumina.
– Voilà, dit-il en frappant du poing surle mur de séparation, une maîtresse muraille. Elle a quatre mètresde profondeur… et elle sonne creux… remontons !
Puis s’adressant à PolydoreGrosjean :
– Je vous serais bien reconnaissant,monsieur, de me procurer une hache, une bêche, un instrumentquelconque pour effondrer le parquet.
– Effondrer le parquet ? exclama legros homme que domina l’intérêt de la propriété.
– Ah ! soyez tranquille, ditM. Lépervier en riant, les réparations sont à notrecharge.
Revenu dans la chambre du premier étage où,selon M. de Montgeron et Casimir de Noireterre, avait étéexposé le cadavre, M. Lépervier ordonna à ses deux agents dedesceller une planche du parquet.
M. Polydore Grosjean avait complaisammentmis à sa disposition un marteau et un ciseau froid.
Les agents obéirent.
Ce fut une besogne plus facile qu’on nepensait tout d’abord.
Au deuxième coup de marteau poussant le ciseauentre deux planches de parquet, l’une de ces planches s’endétacha.
Alors M. de Montgeron poussa un cride joie.
La planche enlevée, on vit un second parquetplus bas de deux pouces.
Après la première planche, on en enleva uneseconde, puis une troisième.
Alors, les yeux de lynx de M. Lépervierdécouvrirent deux boutons de cuivre placés à une certaine distancel’un de l’autre.
– Donnez-moi un coup de marteaulà-dessus, dit-il.
Les agents obéirent encore.
Soudain, le parquet s’effondra.
Cette trappe qui avait cédé sous les pieds deMontgeron s’ouvrit de nouveau et l’un des deux agents fut précipitédans la serre où les deux jeunes gens avaient failli périrasphyxiés.
Mais la trappe ne se referma point, le coup demarteau ayant sans doute brisé le ressort.
En même temps, un jet de lumière vint frapperle visage de M. Lépervier qui s’était penché sur latrappe ; en même temps aussi, l’agent qui était tombé dans laserre jetait un cri d’épouvante.
M. Lépervier, M. de Montgeronet les autres purent voir alors le lit de parade qu’on avaitdescendu dans la serre et, sur le lit, le cadavre.
Les cierges brûlaient aux quatre coins.
Mais ils étaient à demi consumés.
M. Lépervier et Montgeron sautèrent dansla serre et tombèrent sur leurs pieds.
– C’est bien Maurevers, disaitM. de Montgeron.
– En effet, réponditM. Lépervier.
Et tous deux s’approchèrent.
Mais, soudain, M. Lépervier jeta un crid’étonnement en posant sa main sur le cadavre.
– Qu’est-ce donc ? fitMontgeron.
– Mais voyez donc !
– Eh bien, quoi ?
– Ce n’est pas un cadavre, dit froidementM. Lépervier.
– Plaît-il ?
Et Montgeron recula stupéfait.
– C’est une figure de cire, achevaM. Lépervier… et nous sommes mystifiés, monsieur.
Et M. Lépervier avait raison : ilavait sous les yeux non point un vrai cadavre, non pointM. de Maurevers assassiné, mais bien une de ces figuresde cire qui font l’orgueil de certains muséesbritanniques !
