Chapitre 34
Le manuscrit de Turquoise.
(Suite.)
Cinq années après les événements que nousvenons de raconter, par une brûlante matinée de juin, deuxpersonnages, un homme et une femme qu’à leur costume onreconnaissait pour des Espagnols, entrèrent dans Bayonne ets’arrêtèrent bientôt à la porte d’un cabaret de peu d’apparence,situé dans une rue étroite, et qui avait pour enseigne :
À la descente des Pyrénées.
L’homme pouvait avoir vingt-cinq ans ; lafemme quinze ou seize.
Ils étaient beaux tous deux, mais d’une beautétellement différente que le contraste n’avait échappé à personne deceux qui les avaient vus passer.
Le jeune homme, qui était d’une taille plusélevée que celle de ses compatriotes, avait le teint mat et blanc,en dépit des ardeurs du soleil, la chevelure noire et de grandsyeux bleus qui brillaient d’un feu sombre.
Il y avait une étrange expression de férocitédans ce regard ardent, sous ces lèvres rouges qui s’entr’ouvrantmettaient à nu des dents blanches pointues et telles qu’en ont lespopulations méridionales.
Malgré la pauvreté de ses vêtements, malgréson mince bagage qu’il portait, tout entier dans un mouchoir nouéau bout de son bâton, cet homme marchait la tête haute et fière, eton eût dit que le monde lui appartenait.
La jeune fille qui s’appuyait sur son brasavait une chevelure d’un blond ardent et tirant sur le roux.
Son teint rappelait ces fameux vers desOrientales :
Tu n’es ni blanche ni cuivrée,
Mais il semble qu’on t’a dorée,
Avec les rayons du soleil.
Ses grands yeux noirs, sa taille souple etnerveuse, son pied cambré, ses épaules d’un galbe admirable et sespetites mains mignonnes et blanches, achevaient de lui composer unensemble de beauté étrange et provocante.
Elle avait un tambour de basque auquel étaientsuspendues des castagnettes.
– Voilà une belle gitana, dit un deshabitués du cabaret dans lequel elle entra avec son compagnon.
Le jeune homme leva sur lui un regardfarouche.
Puis il alla s’asseoir à une table qui setrouvait tout au fond de la salle.
– Que faut-il vous servir ? demandala cabaretière en s’approchant.
– Du pain, du vin et du fromage,répondit-il du ton d’un homme qui aurait commandé un somptueuxrepas.
La gitana se débarrassa de son tambour debasque et de ses castagnettes.
Puis elle vint s’asseoir auprès de soncompagnon qui roulait silencieusement une cigarette entre sesdoigts.
– Roumia, dit le jeune homme, cesgens-là, – et il montrait les habitués du cabaret, – ces gens-làsont curieux et m’importunent. Si tu le veux, nous allons parlerl’idiome de ton enfance que tu m’as appris et qu’ils necomprendront pas, eux.
– Comme tu voudras, Perdito, répondit labohémienne. Maintenant que José Minos est mort, je n’aime plus quetoi, en ce monde, et tu es mon seigneur et maître.
– Pauvre José Minos ! murmuraPerdito, car c’est bien-lui que nous retrouvons à Bayonne, lafortune a fini par le trahir.
– Ce n’est pas la fortune qui nous atrahis, dit vivement la jeune fille. C’est ce misérable JuanVallega, en qui le capitaine avait toute confiance et qui a livréle secret de notre retraite aux troupes royales.
– Soit, dit Perdito, c’est même unmiracle que nous ayons pu nous échapper tous deux.
– Oui, car tous les autres ont été prisou se sont fait tuer.
– Et tu crois qu’on aura pendu JoséMinos ! demanda la gitana.
– Certainement. Il a essayé de se fairetuer, mais on voulait le prendre vivant, et on y est parvenu.
– Pedro, au contraire, est tombé sur lechamp de bataille.
– Ne me parle pas de Pedro !interrompit brusquement Perdito.
– Tu le hais donc toujours ?
– Toujours. Car sans lui, José Minos, quine m’avait jamais rien refusé, m’aurait permis de brûler lacervelle au petit Français.
– Ton frère ?
– Je ne sais pas si c’était mon frère.Mais ce que je sais bien, fit Perdito avec un accent de haineféroce, c’est que si jamais je le retrouve, je le tuerai !
– T’es-tu jamais expliqué cettehaine ?
– Jamais. Mais je la ressens. Il mesemble que je me baignerais dans son sang avec une volupté sanségale.
– Et moi aussi je le hais, murmuraRoumia, et pas plus que toi je ne m’explique la violence de cesentiment.
– Moi, reprit Perdito, je crois fermementque lui où moi nous sommes de trop en ce monde.
– Raison de plus pour croire que vousêtes frères !
– C’est ce que je saurai dans uneheure.
– Ah ! fit Roumia.
Et elle regarda son compagnon aveccuriosité.
– Écoute, reprit Perdito. Depuis vingtans, c’est-à-dire à peu près depuis ma naissance, chaque année,José Minos se présentait à la poste de Rayonne et on lui remettaitune lettre.
Dans cette lettre, il y avait une somme decent louis de France, destinée à payer ma pension.
– Eh bien ?
– Je vais retirer cette lettre, et c’estpour cela que nous sommes venus à pied, presque sans ressources,depuis la frontière.
– Mais cette lettre, te ladonnera-t-on ?
– Oui, car elle m’est adressée.
– Comment le sais-tu ?
– L’homme qui me confia à José Minos luidit :
« – Quand il aura vingtans, envoyez-le à Bayonne : il y trouvera mesinstructions. »
Il y a eu hier vingt ans de cela, et la lettredoit m’attendre.
– Renfermera-t-elle del’argent ?
– C’est probable. Mais cet espoir n’estpas celui qui m’emplit le cœur.
– Qu’espères-tu donc ? demandaRoumia.
– J’espère avoir le secret de manaissance.
– Ah !
– J’espère que dans cette lettre onm’ordonnera de rechercher le Français qui me ressemble et de letuer.
Tandis que les deux jeunes gens causaient, onleur avait apporté du vin, du pain et du fromage, et ils avaientmangé ce frugal repas avec un robuste appétit.
Perdito jeta sur la table une petite pièce demonnaie d’argent.
– C’est ma dernière, dit-il.
Puis il se leva.
– Allons à la poste, dit-il.
La bohémienne prit son tambour de basque,Perdito son bâton et le mouchoir plein de hardes qu’ilsoutenait.
Et tous deux sortirent du cabaret, accompagnéspar les regards curieux des gens qui étaient dans le cabaret.
