Chapitre 16
Sir Robert M…, radieux, était retourné àNewgate. En quittant la prison, il avait donné ses ordres, et unappareil Hudson avait été posé par une dizaine d’ouvriers dans lacellule voisine de celle qui renfermait Marmouset et Rocambole.
Rien n’est plus simple, du reste, que cetappareil : longue suite de tuyaux en caoutchouc qui serejoignent et aboutissent à un entonnoir renversé placé dans lapièce où on doit entendre ce qui se dit au point de départ, malgréune distance considérable. On avait fait passer l’appareil dans letuyau du gaz, ce qui faisait qu’il était impossible de le voir.
L’entonnoir se trouvait dans le cabinet mêmedu directeur.
Et sir Robert M… assista à la fin du travailen se frottant les mains et se disant :
– Enfin ! je tiens mes deuxdrôles.
Cependant une pensée mélancolique vint tout àcoup attrister sa joie.
Il se souvint des paroles de Marmouset luidisant :
« – Supposons que je ne sois pasRocambole… »
Sir Robert M… connaissait parfaitement la loianglaise et savait qu’elle ne plaisante pas quand il s’agit deréparer les torts faits à des particuliers.
Et Marmouset lui avait dit une chose tout àfait raisonnable :
« – Si cela était, vous seriezresponsable tout comme un autre, puisque vous auriez écroué unhomme sous un nom qui n’est pas le sien et sans vous assurer de sonidentité… »
Et sir Robert M… eut un peu de mélancolie àcette pensée ; car enfin tout est possible, mêmel’impossible.
Et puis sir Robert M… était père de famille.Il n’était pas riche, il avait besoin de son traitement.
Cependant une autre pensée, ou plutôt uneautre réflexion, venait aussitôt à son idée.
– La preuve, se disait-il, que cet hommeest bien Rocambole et qu’il est le complice de l’homme gris, c’estqu’ils causent entre eux dans une langue qu’ils croientincompréhensible.
S’ils n’avaient pas de secrets à se confier,ils causeraient en anglais ou en français.
Il faisait toutes ces réflexions tout enassistant à la pose de l’appareil Hudson.
Quand ce fut fini, il se fit suivre du gardienchef et fit une nouvelle visite à ses deux personnes.
– Votre Honneur est vraiment bien bon,lui dit Rocambole avec une pointe de raillerie, de nous visiterainsi deux ou trois fois par jour.
– Quand je vois M. le Gouverneur,dit à son tour Marmouset, je me sens tout réjoui.
– Ah ! ah ! dit sir RobertM…
– Il est certain, reprit Rocambole, qu’unvisage aussi parfaitement réjoui que celui de Votre Honneur estfait pour reposer la vue des pauvres prisonniers comme nous.
– Hélas ! mes amis, dit sir RobertM…, je vous apporte une nouvelle désagréable.
– Vraiment ?
– Vous étiez bien ici ?
– Admirablement.
– Je vais être obligé de vous changer decellule.
– Et pourquoi cela, VotreHonneur ?
– Parce que celle-ci est trop grande,maintenant que vous n’êtes plus que deux.
– Comment ? fit Rocambole,l’Irlandais ne va pas revenir ?
– Non.
– Ah bah !
– Sa peine a été commuée, vous lesavez.
– Bon !
– Et on l’a transféré à Bath-square.
Rocambole ne sourcilla pas, bien qu’il fûtcertain que sir Robert M… mentait.
– Mais, au moins, dit-il, remplacez-vousnotre jeu de whist par un jeu d’échecs ?
– Si cela peut vous être agréable, ditsir Robert.
Et regardant Marmouset :
– Jouez-vous aux échecs,gentleman ?
– Sans doute, répondit Marmouset. Mais…je crains de ne pouvoir faire longtemps la partie du gentleman.
– Et pourquoi cela ?
– Mais, cher monsieur, parce que jesortirai d’ici demain matin.
– Bah ! dit sir Robert qui essaya unsourire et n’obtint qu’une grimace. Vous m’avez déjà fait cetteplaisanterie-là.
– Vous verrez qu’elle est sérieuse.
– Oh ! dit le gouverneur, nousverrons bien.
Et il s’en alla, laissant retentir un grossourire, mais, au fond, très ému de l’insouciance de Marmouset.
Une demi-heure après, les deux prisonniersavaient été transférés dans l’autre cellule.
Alors sir Robert M… fit venir Dick lematelot.
– Dans combien de mois sortirons-nousd’ici ? lui dit-il.
– Dans trois mois.
– Si je suis content de toi, j’obtiendraiqu’on réduise ta prison à six semaines.
– En vérité, Votre Honneur…
– Et quand tu t’en iras, on te donneravingt-cinq livres de prime.
– Que faut-il donc faire pour mériterainsi les bontés de Votre Honneur ?
– T’asseoir là dans ce fauteuil.
– Et puis ? dit Dick étonné.
– Et appuyer ton oreille à cetentonnoir.
– M’y voilà.
– Entends-tu quelque chose ?
– Oui, des voix humaines.
– Écoute bien.
– J’entends fort distinctement.
– Que disent-elles ?
– Mais je ne comprends pas.
– Hein ?
– Je reconnais la voix des deuxprisonniers avec qui vous m’avez confronté ce matin.
– Ah !
– Mais ils ne parlent plus la mêmelangue.
Sir Robert M… jeta un cri de rage.
– Écoute bien, dit-il ensuite, il peut sefaire que la distance…
– Oh ! non, non, Votre Honneur, jeles entends aussi nettement que s’ils étaient auprès de moi.
– Vraiment ?
– Mais, je le répète à Votre Honneur, jene comprends pas un mot de ce qu’ils disent.
– Voilà qui est trop fort ! s’écriasir Robert M… Dans quelle langue peuvent-ils bien parler ?
– Je ne sais pas, mais ils ont l’air debien bonne humeur.
– Enfin, penses-tu que ce soit une langueorientale ?
– C’est possible. Tenez, Votre Honneur,écoutez vous-même.
Sir Robert M… s’approcha de l’appareil etprêta l’oreille à son tour.
Rocambole et Marmouset étaient en effet defort belle humeur, et deux ou trois éclats de rire moqueursparvinrent à sir Robert M…
Mais de leur conversation pas un motintelligible.
Ils s’étaient remis à parler javanais.
Non pas la langue qu’on parle dans l’île deJava, mais le javanais de Paris qui tombe en cascades rieuses deslèvres des petites dames.
Alors sir Robert M… murmura :
– Oui, ce doit être une langue orientale…Oh ! ces hommes !
Puis il se frappa le front et se leva vivementcomme un homme à qui il vient une bien belle idée !…
