Chapitre 12
Marmouset et Rocambole, tout en échangeant cesquelques mots, ne s’étaient pas regardés davantage.
Mais ils s’étaient parfaitement compris.
Le whist allait être le prétexte qu’ilscherchaient pour causer à leur aise.
Une demi-heure après, le gardien chef masterDixon revint.
Il apportait des cartes.
Sir Robert M… avait dit :
– Il ne faut rien leur refuser, et ilfaut savoir décidément à quoi nous en tenir. Se connaissent-ils oune se connaissent-ils pas ?
– Là est toute la question, avait répondumaster Dixon.
Puis le gouverneur avait ajouté :
– Il faut m’amener Barnett.
– Oui, Votre Honneur.
Et arrivé dans la cellule, master Dixon posales cartes sur la table et dit :
– Gentlemen, voilà bien le jeu de whist,mais comment jouerez-vous ?
– À trois, dit Marmouset.
– Vous n’allez être que deux.
– Comment cela ?
– Barnett, dit master Dixon, saseigneurie le gouverneur a permis que votre frère vous visitât. Ilest au parloir et vous attend.
Barnett se leva tout joyeux et fut aussiprudent que Marmouset et Rocambole.
Barnett n’avait pas de frère ; mais ilcomprenait que le gouverneur le voulait voir.
Il suivit donc le gardien en chef.
Sir Robert M… attendait le prétendu moutondans son cabinet, mais il n’y était pas seul.
Un autre personnage que Barnett voyait pour lapremière fois s’y trouvait.
C’était le révérend Patterson.
– Eh bien ? demanda sir Robert M… àBarnett, as-tu quelque chose à nous apprendre ?
– Pas aujourd’hui.
– Cependant l’homme gris et Rocambolesont tête à tête.
– Oui, dit Barnett, mais…
– Mais quoi ?
– Je crois que la police s’esttrompée.
– Plaît-il ?
– Rocambole n’est pas Rocambole.
– Allons donc !
Barnett raconta ce que le nouveau prisonnierlui avait dit.
Mais le révérend Patterson haussa lesépaules.
– Comédie que tout cela, fit-il.
– Cependant, Votre Honneur, dit Barnett,il y a un moyen bien simple de savoir la vérité.
– Quel est-il ?
– C’est d’envoyer à l’ambassade deFrance.
– C’est juste, dit sir Robert M…
– Oui, mais t’a-t-il dit son vrainom ? demanda le révérend à Barnett.
– Non, Votre Honneur.…
– Il faudrait le savoir…
– Oh ! dit Barnett, faites-moireconduire en prison, je le saurai dans une heure.
– Mon cher, dit le révérend s’adressantau gouverneur, songez que les deux plus habiles détectives deLondres, sir James Wood et Edward, nous affirment que cet homme estRocambole.
– Sans doute, fit sir Robert M…
– Et que si nous faisons à l’ambassadeune démarche précipitée, nous pouvons avoir des désagréments.
– Je ne dis pas non.
– Il prétend, n’est-ce pas, continua lerévérend, que son valet de chambre est allé à Liverpool ?
– Oui.
– Et qu’il reviendra demain ?
– Oui, Votre Honneur.
– Eh bien ! attendons à demain.D’ici là, si c’est véritablement le chef fénian Rocambole, il setrahira peut-être.
Barnett avait un air tout à fait ingénu ;et sir Robert M… eût juré sur la corde de son ami Calcraft, lebourreau de Londres, que cet homme lui était dévoué corps etâme.
– Mon cher, dit encore le révérend, il sepeut que ces gens là se méfient de Barnett.
– Oh ! je ne crois pas, ditl’Irlandais.
– Vous auriez dû faire placer un appareilHudson dans la cellule où vous les avez enfermés.
– C’est juste, dit sir Robert M…, je n’yai nullement songé.
– D’autant plus, dit Barnett, que je nesais pas assez bien le français pour comprendre trèsfacilement.
Et Barnett fut reconduit dans la prison.
L’homme gris se faisait des réussites avec lejeu de cartes, et Marmouset avait, à son tour, pris un journal.
– Eh bien, dit ce dernier à Barnett,avez-vous vu votre frère ?
– Oui, monsieur, et j’en suis biencontent.
Puis Barnett adressa la parole à l’homme grisdans le patois irlandais, qui fait le désespoir du peuple deLondres.
– Ah ! lui dit-il, le gouverneur estjoliment heureux.
– Vraiment ?
– Je lui ai raconté ce que m’avait dit legentleman, qui, je le vois bien, n’est pas celui que nousattendions.
– Et qu’a-t-il dit, le bon sir RobertM… ?
– Il y avait là un autre gentleman, déjàvieux, grand, sec, et qui paraît être un ecclésiastique.
– Bon ! dit l’homme gris, c’est lerévérend Patterson.
– Tous deux paraissent inquiets den’avoir pas fait poser dans la cellule un appareil… Je ne sais pasce que c’est…
– Un appareil Hudson ?
– Oui, c’est le mot dont ils se sontservis.
Cette fois, Rocambole respira, et Marmousetfit un léger mouvement.
– Ils n’ont pas parlé deréflecteur ?
– Non.
– Et ils veulent savoir mon vrainom ? fit Marmouset.
À cette question, il y eut, comme on dit, uneffet de théâtre.
Marmouset parlait tout à coup le patoisirlandais.
Barnett jeta un cri et regarda le nouveauprisonnier d’un air stupéfait.
Alors, Rocambole se mit à rire :
– Imbécile ! dit-il.
– Moi… imbécile ? et pourquoi ?dit Barnett.
– Parce que je suis bien Rocambole, ditfroidement Marmouset.
– Vous !
– Parbleu !
– Alors, tout ce que vous m’aviezdit ?…
– Nous avions peur de l’appareilHudson.
– Mais qu’est-ce que cela ? demandaencore Barnett.
– Des tuyaux de caoutchouc placés sous leparquet ou dans les murs, et qui permettent aux gens qui sontdehors d’entendre ce qui se dit en dedans.
– Ah ! je comprends, ditBarnett.
– Et, reprit Marmouset, tu crois quepersonne à Newgate ne sait le patois irlandais ?
– Personne.
– Et toi, sais-tu le français ?
– À peu près.
– Eh bien ! nous allons voir si tunous comprends.
Et Rocambole dit à Marmouset :
– Savasavant haivhaven savin saveavestransave ave l’havetrouvelave dave avestevisave have couven neave ?
– Mais qu’est-ce que cela ? demandaBarnett tout ahuri, ce n’est pas du français ?
– Non, c’est du javanais, et bien que lesAnglais soient maîtres des Indes, je les défie d’en comprendre unmot.
– Où se parle donc cettelangue ?
– À la Maison-d’Or tous les soirs, et àNewgate aujourd’hui, répondit Rocambole.
Et il dit à Marmouset :
– Maintenant, mon fils, nous pouvonsjaser tranquillement.
– Ç’avest mavon aviavisave, répliquaMarmouset.
Ce qui voulait dire textuellement :
– C’est mon avis.
