Chapitre 28
Donc miss Ellen et l’abbé Samuel, quittantWell-Close square s’étaient enfoncés dans le dédale de petites ruesqui l’avoisinent.
Ils traversèrent ainsi Saint-George street,arrivèrent dans Pannington street, et là, l’abbé Samuels’arrêta.
Miss Ellen vit alors devant elle une maisonhaute de quatre étages, qui n’avait que deux fenêtres sur la façadeet paraissait habitée par des ouvriers et le monde le pluschétif.
Du linge et des loques pendant aux fenêtres,suspendues sur des cordes.
À travers les vitres de papier huilé brûlaientdes lampes fumeuses.
Une petite porte bâtarde, la seule qui donnâtaccès dans cette maison, s’ouvrit quand l’abbé Samuel eut appuyéson doigt sur une virole de cuivre.
Miss Ellen se trouva alors au seuil d’uneallée noire, d’où s’échappait un air froid.
Mais la patricienne ne recula point.
Pour sauver l’homme gris, elle eût pénétrédans le plus infect des bouges, elle eût bu des verres de gin avecdes filles perdues.
– Venez, miss Ellen, reprit l’abbéSamuel, et marchez sans crainte.
– Je ne crains rien, répondit-elle.
Au fond de l’allée, il y avait une autreporte.
L’abbé Samuel frappa deux coups précipités,puis un troisième plus lentement, espacé.
Alors, cette porte s’ouvrit.
Une faible clarté frappa miss Ellen auvisage.
Elle se voyait à l’entrée d’une cave danslaquelle on descendait par quelques marches usées, et qu’éclairaitune lampe suspendue à la voûte.
L’abbé Samuel descendit le premier.
Au bas de l’escalier, qui avait dix-septmarches, on trouvait un second couloir pareillement éclairé.
Au bout de ce couloir, on apercevait unetroisième porte, et, derrière cette porte, on entendait des voixconfuses.
Alors, l’abbé Samuel dit à missEllen :
– Les fénians sont là.
– Bien, dit la jeune fille.
– Et vous pensez qu’ils ne vous attendentpas ?
– Ah !
– Il faut donc que je vous précède et quevous restiez ici.
L’abbé Samuel laissa donc miss Ellen dans lecouloir et frappa sur la troisième porte.
Une voix dit au travers :
– Qui es-tu, toi qui viens à cetteheure ?
– Un frère, répondit l’abbé Samuel.
– Entre, en ce cas.
Et la porte s’ouvrit.
Cette porte donnait sur une petite sallesouterraine qui n’était autre, du reste, qu’une cave.
Il y avait au milieu une table et, assis surdes bancs, autour de cette table, une douzaine d’hommes qui selevèrent avec respect en reconnaissant l’abbé Samuel.
C’étaient les principaux chefs fénians.
L’un d’eux vint au-devant du jeune prêtre etlui dit :
– Mon père, vous nous avez convoqués, etnous sommes venus.
– Je vous ai convoqués pour vous parlerde notre mère l’Irlande et de ceux qui l’ont servie fidèlement.
L’abbé Samuel fit un signe et tout le monde serassit.
Lui seul demeura debout.
– Mes frères, reprit-il, il est un hommequi a voué sa vie et son sang à l’Irlande.
– Comme nous tous ! dirent plusieursvoix.
– Mais vous êtes des Irlandais,vous !
– Et cet homme dont vousparlez ?…
– Il est Français.
Les fénians froncèrent le sourcil ;l’abbé Samuel entendit même de légers murmures.
– Ah ! dit un des chefs, est-ce quevous venez encore nous parler de l’homme gris ?
– Oui, mes frères.
– L’homme gris n’est pas Irlandais.
– Mais a plus fait pour l’Irlande quebeaucoup d’entre nous.
– Oh ! fit un sceptique, qu’a-t-ildonc tant fait ?
– Il a sauvé John Colden.
– Et puis ?
– Il a sauvé celui que nous considéronscomme notre chef futur.
– Mais il s’est laissé prendre à un piègegrossier, ricana un des fénians.
– Vous vous trompez, mes frères.
– Enfin, est-il à Newgate, oui ounon ?
– Il y est.
– Vous voyez bien, alors !
– Mais il y est volontairement.
– Ah ! ah ! ricanèrent lesfénians.
– Et c’est par dévouement pour vous etpour conquérir à votre cause notre plus mortelle ennemie qu’ils’est fait arrêter.
L’abbé Samuel partait avec un accent deconviction profonde qui finit par impressionner l’auditoire.
– Vous connaissez tous l’origine de cetenfant qui nous commandera un jour, poursuivit le jeune prêtre.
– Oui, oui.
– C’est le neveu de lord Palmure.
– Notre ennemi implacable, dit un deschefs.
– Oh ! fit un autre, moinsimplacable et moins terrible que sa fille miss Ellen.
– J’attendais cet aveu pour m’expliquer,dit froidement l’abbé Samuel.
Et comme on le regardait avecétonnement :
– Miss Ellen Palmure, dit-il, n’est plusl’ennemie de l’Irlande.
– Que dites-vous, mon père ?
– Miss Ellen est la fille respectueuse etdévouée de notre chère patrie.
– C’est impossible.
– Vous savez qui je suis, reprit le jeuneprêtre et nul parmi vous n’oserait affirmer que j’aie jamaismenti.
– Certes non, mon père.
– Eh bien ! au nom de notre mèrel’Irlande, je vous jure que miss Ellen est avec nous.
Et, parlant ainsi, l’abbé Samuel rouvrit laporte et dit :
– Venez, miss Ellen, venez confirmer àces hommes mes paroles.
Miss Ellen entra.
Elle portait haut la tête recouverte ducapuchon de laine grise.
Un murmure d’étonnement courut parmi lesfénians.
– Dites à ces hommes que je leur ai ditla vérité, miss Ellen, continua l’abbé Samuel.
Alors miss Ellen rejeta son capuchon enarrière, et tous la reconnurent.
– Quelle est belle ! murmurèrentplusieurs d’entre eux.
Miss Ellen était pâle, mais la résolutionbrillait dans ses yeux.
– Mes amis, dit-elle, j’ai poursuivi mesfrères, j’ai été leur ennemie acharnée, mortelle. Un homme m’aconvertie à votre foi, et cet homme va payer ma conversion de savie. Ne le sauverez-vous donc pas ?
Et alors miss Ellen raconta à ces hommes,muets de surprise et pénétrés de respect, sa longue lutte avecl’homme gris, – lutte dans laquelle elle avait été vaincue et elles’écria :
– Je l’aime ! je l’aime ! et jevous supplie à mains jointes de me venir en aide.
Elle parlait avec des larmes dans la voix,avec des éclairs dans les yeux, avec une éloquence fougueuse etsauvage qui finit par enthousiasmer tous ces hommes.
Et l’un d’eux vint à elle et lui prit lesmains.
– Miss Ellen, dit-il, au nom de notremère l’Irlande, je te jure que nous le sauverons !
– Nous le jurons ! répétèrent lesautres fénians, dussions-nous prendre Newgate d’assaut.
– J’ai foi en vous ! dit missEllen.
Et elle s’agenouilla devant l’abbé Samuel etlui dit :
– Mon père ! au nom de l’Irlande,pardonnez-moi.
– Ma fille, répondit gravement le prêtre,au nom de notre patrie, au nom de nos frères, je vous pardonne.
