LIII
Le lendemain matin, Achmet et moi, nousconstations les dégâts ; ils étaient relativement minimes, etle mal pouvait aisément se réparer. La pièce détruite était vide etinhabitée ; on eût imaginé un incendie de commande commedistraction, qu’on l’eût fait faire comme celui-là ; les pluslégers objets se retrouvaient partout, dérangés et salis, maisprésents et intacts.
Achmet déployait une activité fiévreuse ;trois vieilles juives rangeaient et frottaient sous ses ordres, etil se passait des scènes d’un haut comique.
Le jour suivant, tout était déblayé, lavé,séché, net et propre. Un trou noir béant remplaçait deuxpièces ; ce détail à part, la maison avait repris sonassiette, et ma chambre, son aspect d’originale élégance.
Mes appartements étaient, ce soir-là même,disposés pour une grande réception ; de nombreux plateauxsupportaient des narguilhés, du ratlokoum et du café ; il yavait même un orchestre, deux musiciens : un tambour et unhautbois.
Achmet avait voulu tous ces frais, et combinécette mise en scène : à sept heures, je recevais les autoritéset les notables qui allaient décider de mon sort.
Je craignais d’être obligé de me faireconnaître, et de réclamer le secours de l’ambassadebritannique : j’étais fort perplexe en attendant macompagnie.
Cette façon de terminer l’aventure aurait eupour conséquence forcée un ordre supérieur coupant court à ma viede Stamboul, et je redoutais cette solution, plus encore que lajustice ottomane.
Je les vois encore tous, tout ce monde, quinzeou vingt personnes, gravement assis sur mes tapis ; monpropriétaire, les notables, les voisins, les juges, la police etles derviches ; l’orchestre faisant vacarme ; et Achmetversant à pleins bords du mastic et du café.
Il s’agissait de me justifier de l’accusationd’incendiaire ou d’enchanteur ; d’aller en prison ou de payergrosse amende pour avoir failli brûler Eyoub ; enfin,d’indemniser mon propriétaire et de réparer à mes frais.
Il ne faut guère compter que sur soi-même enTurquie, mais en général on réussit tout ce que l’on oseentreprendre et l’aplomb est toujours un moyen de succès. Toute lasoirée, je tranchai du grand seigneur, je payai d’impertinence etd’audace ; Achmet versait toujours et embrouillait à desseinles intérêts et les questions, magnifique dans son rôle ;—l’orchestre faisait rage, et, au bout de deux heures, la situationatteignait son paroxysme : mes hôtes ne se comprenaient pluset se disputaient entre eux, j’étais hors de cause.
– Allons, Loti, dit Achmet, les voilà tous àpoint et c’est mon œuvre. Tu ne trouverais pas dans tout Stamboulun autre comme ton Achmet, et je te suis vraiment bienprécieux.
La situation était compliquée et comique, – etAchmet, d’une gaieté folle et contagieuse ; je cédai au besoinimpérieux de faire une acrobatie, et, sautant sur les mains sanspréambule, j’exécutai deux tours de clown devant l’assistanceahurie.
Achmet, ravi d’une pareille idée, tira profitde cette diversion ; avec force saluts, il remit à chacun sessocques, sa pelisse et sa lanterne, et la séance fut dissoute sansque rien fût conclu.
Fin et moralité. – Je n’allai point en prisonet ne payai point d’amende. Mon propriétaire fit réparer sa maisonen remerciant Allah de lui en avoir laissé la moitié, et jedemeurai l’enfant gâté du quartier.
Quand, deux jours après, Aziyadé revint aulogis, elle le retrouva à son poste, en bon ordre et plein defleurs.
Le feu prenant tout seul, au milieu d’unemaison fermée, est un phénomène d’une explication difficile, et lacause première de l’incendie est toujours restée mystérieuse.
